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chambres d'hôtes
- unterderlinde -

par Lara Ketterer - 4 oct. 2019

ères de jeux

"Je voulais ma maison de poupées, ma « puppenhaus »”. Contrairement aux apparences, ce n’est pas le caprice d’une fillette à quelques mois de Noël, ici exprimé, mais bien la lubie d’un homme tout ce qu’il y a de plus sensé.

Dans la vie, Guy Bronner est chirurgien, spécialiste de la face et du cou et quand il n’opère pas, le septuagénaire ramène à la vie sa danseuse, un incroyable corps de ferme du XVe siècle, sa maison de poupées à lui. “Ma famille m’avait légué 300 ans de meubles, d’objets et souvenirs de toutes sortes... Ça faisait un volume conséquent, croyez-moi. Il me fallait leur trouver un lieu suffisamment vaste et chargé d’histoire pour les mettre en scène. Et je l’ai trouvé il y a 22 ans, mais pas dans cet état !”.

Quand en 1997, il est sur le point d’acquérir cette ferme de Nordheim, à 20 minutes de Strasbourg, la moitié des bâtiments sont écroulés, carbonisés ou affaissés, destinés à être rasés. Un sacrilège ! Non seulement cet Alsacien pure souche l'achète, mais décide de s'atteler lui-même à la restauration des lieux, années après années, patiemment, méticuleusement. "Tout le génie de ce site repose sur ce «hortus conclusus», ce jardin fermé autour du tilleul central qui a inspiré le nom de la maison («Unter der Linde», Sous le tilleul), comparable à un cloître d’abbaye. Raser aurait été une hérésie. Il n’y a plus de conscience du patrimoine, de la nécessité de le sauvegarder. L’éducation aujourd’hui gomme les cultures spécifiques pour homogénéiser la République, qu’elle soit une et indivisible. Et ça me navre. Du coup, j’ai décidé d’œuvrer pour lui redonner son caractère d’origine.”

 

VIEUX JEU ?

Retour aux origines donc. L’homme est passionné d’histoire et de patrimoine. Et il s’y connaît. Durant 33 ans, il préside la «Société pour la conservation des monuments historiques d’Alsace». Il s’intéresse donc au pedigree de sa ferme et jubile : “Elle a appartenu jusqu’ici à une seule et même famille, les Ostermann, et ce depuis le XVe siècle, ce qui est assez rare en soi. Mais le site a ça d’intéressant qu’il est occupé depuis l’époque romaine. En atteste l’autel romain trônant dans la cour. Dans le jardin, sous le massif de fleurs, sont enterrés les vestiges d’une petite ferme du VIIIe siècle, et sous les dalles de la cour, j’ai trouvé les restes d’un établissement du XIIIe, dont j’ai pu extraire quelques pots médiévaux”. Le propriétaire ne boude pas son plaisir et poursuit la visite : “Le premier bâtiment de ce corps remonte à 1560. Mais c’est au XVIIe que la bâtisse prend véritablement l’allure qu’on lui reconnaît aujourd’hui, même si elle s’étendra encore le siècle suivant. Cette ferme de l’Ackerland a alors une triple vocation, la culture, l’élevage et bien sûr la viticulture. D’ailleurs, Nordheim est aujourd’hui le tout premier village de la route du vin, son point de départ”. Si les 2 pressoirs ne sont plus gorgés de raisins, ils témoignent encore de l’ancienne activité de la ferme, à l’image des écuries, étables, granges, car ici, l’agitation battait son plein entre les poules, les oies, les chevaux, les vaches, sans oublier les cochons, il ne manque que Perette au tableau. “J’ai conservé les charrettes, mangeoires et autres gavoirs de l’époque. Ils racontent leur histoire... Une histoire qui s’arrête ici en 1900, avec le dernier mariage célébré dans la ferme, en terre protestante, d’une Ostermann avec un Stieber, un gars d’un village voisin. Après cet événement, on n’y fait plus rien. La ferme commence à dépérir. La dernière des 3 filles issues de cette union s’est éteinte dans les années 1970, sans descendance. C’est un neveu qui en hérite et qui commence par liquider les meubles... avant que je prenne part à l’histoire, en écrivant une nouvelle page, celle de son retour à la vie”.

JEUX DE CONSTRUCTION

Et pour ce faire, il conserve tout. Récupère tout. Une porte, un meuble, une poutre, des pierres des anciennes fondations. L’aile côté est, encore en réfection, regorge de trésors. Ici un rouet, là un cheval à bascule qui vient de ses arrières-arrières-grands- parents, un fauteuil Louis XIII qui attend qu’on lui retende l’assise, des pierres à lit qui réchauffaient les couches, un bureau d’écolier d’il y a 100 ans. “Jeter est interdit chez moi ! Je récupère même des choses à la décharge publique, comme ces 40 mètres linéaires de balustre. Tout prendra sens, un jour...”.

Cette ferme de 1800 m2 est pour Guy Bronner l’occasion de mettre à l’épreuve ses connaissances en matière de patrimoine, un exercice grandeur nature, juste pour le plaisir de restaurer... “Quand vous serez partie, je renfilerai mes vêtements de travail pour vider une réserve, en haut, destinée à devenir une salle de billard. Ou une salle de jeux, à moins que je ne la transforme en bibliothèque... Je ne manque pas de projets! L’avenir nous dira si j’ai le temps d’en voir aboutir quelques-uns. Mais après moi, je doute que cette maison suive la destinée que je lui réservais. Il faut être piqué pour s’en occuper et avoir la culture adéquate. Il faut tellement d’années d’apprentissage pour maîtriser ce patrimoine : la ferme est inscrite aux monuments historiques. Aujourd’hui, ça intéresse qui ?”

JEUX DE SOCIÉTÉ

Sur la quantité de meubles hérités de sa famille sur 3 siècles, beaucoup ont trouvé leur place dans les différentes chambres, chacune ayant son univers précis, son époque, sa tranche d’histoire. “Ce n’est pas comme ces maisons avec des meubles récupérés en brocantes. Je voulais une chambre XVIIe, une autre XVIIIe, et ainsi de suite, avec des meubles authentiques qui ont déjà vécu ensemble. Pas des pièces rapportées.”
Ouvrir sa ferme aux hôtes n’est pas venue tout de suite. C’est à travers une rencontre, que l’idée lui est venue, celle de Catherine disponible et toute disposée à accueillir les visiteurs. “Ça me donnait une motivation supplémentaire pour poursuivre ma restauration. Car pour que tout ça ait un sens, il fallait juste des hôtes, les personnages de l’histoire. Une maison de poupées sans poupée, ce n’est pas une maison de poupées, c’est une maquette ! Que des hôtes viennent jouer dans ma maison, c’est essentiel. Ce n’est pas l’île du docteur Moreau, rassurez-vous, je ne chasse personne ! (rires) Mais c’est fabuleux de créer un univers qui devient le théâtre d’autres histoires...”

 

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photos : UDL