barrez-vous !

hôtel 10
le clos des sens

par Magali Buy - 3 mai 2018

on fait classe !

Quand l’école du chef-lieu à Annecy-le-Vieux ferme ses portes en 2010, c’est tout un village qui tourne la dernière page des mémoires d’écoliers. De la maternelle à la primaire, il n’est pas rare de croiser les mélancoliques de l’époque, gratte-cahiers ou rois de la récré, pas de jaloux, tous se rappellent avec nostalgie sacs de billes, marelle et bonnet d’âne, que d’états d’âme !

Les cris et les rires de la cour de récréation, Martine et Laurent Petit, propriétaires du restaurant doublement étoilé jouxtant l’école, en avaient pris l’habitude. Séparés seulement d’un petit muret, “on entendait le bruit des gamins dans la cour, ça contribuait au charme et à la singularité du lieu”, se souvient le Chef.

Alors, lorsque l’école ferme définitivement ses portes, le couple se lance tête baissée dans un projet d’acquisition. Il y créerait bien des chambres d’hôtel à l’étage, un internat 5 étoiles pour les gourmets !

Quelques pages griffonnées plus loin et un dossier bien ficelé, c’est mine aiguisée qu’il rentre dans une bagarre un peu houleuse avec les administrations, récalcitrantes à l’idée de céder le patrimoine du village. Et forcément, Martine et Laurent Petit sont loin d’être seuls à convoiter les bancs de l’école, le terrain avec vue sur lac et montagnes, idéalement placé, suscite un intérêt hôtelier bien légitime. En 2012, après de longs démêlés et un auditoire à convaincre, leur projet emporte finalement la majorité au conseil municipal.

Ordre du jour signé, clés en main, ouvrez vos cahiers.

INTRODUCTION, CHAPITRE 1

Construite en 1866, sous l’ère napoléonienne, la bâtisse porte en ses murs une histoire à conserver, à transmettre, mais aussi à réécrire. Dur challenge que d’apprivoiser un tel bâtiment. “Ce qui m’a plu justement dans le projet, explique Laurent Petit, c’est que c’était loin d’être une maison neuve. Il y a une histoire qui s’est écrite durant un siècle et demi, qui s’est imbriquée. Et dont on retrouve des traces à tous les niveaux. D’ailleurs, les deux plus belles chambres sont sûrement celles construites dans le grenier, sous les toits de l’école, là où les charpentes ont été conservées et mises en valeur”. Ces chambres «signature» sont une véritable estampille.

Au creux de ses entrailles, le grenier regorgeait de cahiers et de vestiges qui appartenaient à l’école. Martine projette encore aujourd’hui de mettre dans les escaliers, les mots d’excuses retrouvés, souvent improbables, traces infimes mais indispensables au caractère du lieu : «Mon enfant n’est pas venu hier parce qu’il a bu avec son père», «mon gamin était absent parce qu’il était aux champs.»

Pour faire liaison avec le passé, le couple décide alors de créer au cœur de son projet, une école de cuisine où cancres, studieux et petits curieux noirciraient à nouveau le tableau d’honneur. Au centre de l’établissement, le flambeau est passé, les cours de cuisine rentrent dans les rangs.

 Martine Petit projette encore aujourd’hui de mettre dans les escaliers, les mots d’excuses retrouvés, souvent improbables, traces infimes mais indispensables au caractère du lieu : «Mon enfant n’est pas venu hier parce qu’il a bu avec son père», «mon gamin était absent parce qu’il était aux champs.» 

AU BROUILLON...

Mais ils ne s’arrêtent pas là. Des idées, ils en débordent, mais les réaliser, c’est une autre histoire. Pour les aider dans leur pêle-mêle, ils font appel à Isabelle Chapuis-Martinez et Etienne Martinez d’icm Architectures à Aix-les-Bains.

De conseils de classes en conseils de classe, ils vont disserter, commenter et composer. Et Isabelle de confirmer : “Ça représente beaucoup de travail, de discussions, on a construit ensemble. Idées d’un côté, force de propositions de l’autre. La cour de récré qui passait entre les deux bâtiments nous a notamment donné du fil à retordre: les envies de piscine, de terrasses, différents niveaux à créer, il fallait continuer à traduire l’état d’esprit, la marque de fabrique de Laurent et Martine Petit dans l’atmosphère et le choix des matériaux, apporter un lieu précieux personnalisé et contemporain, tout en s’inspirant du bâtiment et de l’histoire, ce qui fait la force de cette grande bâtisse, sans jamais renier ce qui a existé.”

ET COMMENTAIRE COMPOSÉ

Il faut dire que le couple de restaurateurs n’en était pas à son premier jet. En 1992, lorsqu’ils rachètent aux enchères le restaurant étoilé de Didier Roque, Laurent Petit fait une drôle de découverte : “Lors de la première visite, on découvre 14 cellules de 9m2 , avec WC sur le pallier. A ce moment-là, à part en déduire qu’on peut y loger des apprentis et se faire une petite chambre avec salle de bains, on n’imaginait rien.”

Mais en 2004, l’inspiration surgit, ils entreprennent finalement de réaliser les premières chambres du Clos des Sens. Ils cassent tout et s’adaptent aux contraintes techniques pour créer 4 belles pièces de caractère et rendre un peu d’âme au lieu. Les chambres sont proches de la nature, de la pierre, de l’eau, du feu et du bois brûlé, dans des tons chauds et clairs, des matériaux nobles et purs, sans chichi. C’est tout le paradoxe du non luxe dans l’exceptionnel, le confort optimal à juste dose, une impression de chez soi.

Aujourd’hui, d’une aile à l’autre, c’est un véritable fil d’Ariane. Murs en pierre et charpentes d’époque, vestiges du passé ou modernité, l’histoire locale est au centre des idées. Eparpillées un peu partout, les créations de René Broissand, d’Ingrid Sol Leccia ou de Sylvie Platini illustrent le chapitre à peine encré d’un Clos des Sens labélisé «relais & châteaux», la classe 5 étoiles !

Pour Martine et Laurent Petit, la cloche du chef lieu, encore intacte, vient juste de sonner, à chaque jour une idée, chaque jour un nouveau cahier ! On n’a jamais tant aimé l’école !

+ d’infos :
closdessens
.com

Photos : Matthieu Cellard et Anthony Cottarel