bouclez-la !

fabien scotti
chez les gagaouzes

par Mélanie Marullaz - 11 juil. 2018

Les dits Gaga...ouzes

Avec un nom qu’on dirait tiré d’un album de tintin et une histoire de mélanges, la Gagaouzie est moldave, mais également roumaine, un peu russe, un peu turque aussi. Attiré par les destinations imprononçables et les expériences inédites, le jeune photographe suisse et polyglotte Fabien Scotti est allé y faire un tour.
Fabien Scotti

Fabien Scotti a du sang latin dans les veines. Mais ses gènes transalpins ne le font parler ni fort, ni avec les mains. Ils ne le font pas parler beaucoup d’ailleurs. Ce trentenaire genevois observe plus qu’il ne discoure, mais quand il le doit, il peut dialoguer en français, en anglais, en italien donc, un peu en allemand, mais surtout en chinois et en turc.

Voilà tout le paradoxe de ce garçon concis : en matière de voyages, c’est principalement la pratique des langues qui guide ses envies. Les langues et leur écriture, leur aspect graphique. C’est la raison pour laquelle il s’engage dans un master en études asiatiques, qui lui donne plusieurs occasions de découvrir la Chine - c’est à ce moment-là, lecteurs attentifs, que vous vous interrogez sur le lien entre la Chine et la Moldavie, pensant que nous vous avons enduit d’une bonne couche d’erreur dès le chapeau de cet article... mais vous allez comprendre.

EXT’ASIE

En Chine donc, il prend le temps de se perdre dans la région autonome du Xinjiang - prononcez Sin-Kiang - à la frontière Nord-ouest du pays, foyer des Ouïgours dont il apprend la langue par curiosité. “Je pensais qu’elle ressemblerait au mongol, mais c’est une langue d’origine turque. Et les Ouïgours sont musulmans. Pour moi qui aime les endroits surprenants, là-bas, on a l’impression d’être au Moyen-Orient alors qu’on est en territoire chinois!”

Si comme moi, lecteurs, vous manquez cruellement de culture historico-géographique, vous vous dites : Wouah, les Turcs sont donc remontés jusque-là! Avec la simplicité de ceux qui en connaissent beaucoup mais savent faire court, Fabien Scotti remet les choses dans le bon ordre: “Les Turcs, à l’origine, sont un peuple nomade originaire d’Asie, des plaines de Mongolie à celles de l’Asie centrale, et ils ont connu un vaste mouvement d’émigration vers l’ouest. L’Anatolie, la Turquie actuelle, est donc leur point d’arrivée, pas de départ.” Une frange d’entre eux pousse même jusqu’aux Balkans, en laissant quelques poches de population sur leur chemin, notamment en Bulgarie et Moldavie, d’où la Gagaouzie. Nous y voilà.

LE TURC MÈNE À TOUT

C’est dans le cadre de son master, au cours d’un séjour de 4 mois en Turquie - où il en a profité pour se mettre au turc - que Fabien Scotti entend parler pour la première fois de la Gagaouzie. “Un ensemble d’enclaves turkophones dans un pays roumanophone, qui ne sont pas musulmanes pour autant, mais catholiques orthodoxes, et pro-russes, alors que la Moldavie, depuis qu’elle a quitté le giron soviétique en 1991, fait tout pour se rapprocher de l’Union Européenne... le mélange a suffi à m’intriguer!”

En 2017, il s’y aventure donc, un peu à l’aveugle, sans vraiment de point de chute sur place, ni d’encouragement. “Dans le bus entre Bucarest et la frontière moldave, les gens me demandaient ce que j’allais faire là-bas, dans la région la plus pauvre de la Moldavie, elle-même le pays le plus pauvre d’Europe. “Pourquoi tu ne vas pas plutôt à la plage en Roumanie?” me disaient-ils. Alors oui, c’est un pays très rural, mais je n’ai pas vu la misère dans les rues, il n’y a rien de glauque, les gens sont rapidement accueillants, et encore plus une fois qu’on parle leur langue.”

 La Gagaouzie, les gens me demandaient ce que j'allais faire là-bas, dans la région la plus pauvre de la Moldavie, elle-même le pays le plus pauvre d'Europe. "Pourquoi tu ne vas pas plutôt à la plage en Roumanie? 

A LA CROISÉE DES MONDES

De rencontres en rencontres, Fabien trace son chemin. “Je suis parti sans feuille de route ou plan précis, mais au gré des contacts, j’ai été amené dans différents endroits. Les Gagaouzes sont une petite communauté de 140 000 personnes, alors les gens se connaissent, ils sont liés.”

Il finit par poser son sac, à Comrat, la capitale gagaouze, chez une vieille dame qui héberge des volontaires d’une ONG. De là, il gravite en vélo et découvre la réalité de cet incroyable mélange d’influences : les amulettes à l’effigie de la vierge, les coupoles dorées des églises orthodoxes, les bustes d’Atatürk, les projets financés par l’Union Européenne, ceux soutenus par les Etats-Unis, ou les drapeaux russes, voire soviétiques, qui poussent sur les bus et les ambulances.

VESTIGES ROUMAINS

Et puis il s’arrête dans un club de boxe, qui, comme la lutte ou l’haltérophilie, sont des sports très pratiqués en Gagaouzie. Il sympathise avec l’entraîneur, moitié ouzbek, moitié moldave, qui accompagne de jeunes sportifs, mais aussi une boxeuse. “Il n’y a pas assez de pratiquantes femmes en Moldavie, elles vont donc participer au championnat roumain voisin. Elles ne peuvent le faire que si elles ont la nationalité roumaine, mais il suffit d’avoir un grand-parent roumain pour en faire la demande. Or, la Moldavie était roumaine jusqu’en 1944. Presque tous les Moldaves ont donc un grand-parent roumain!”.

Avec tous ces mélanges, le sentiment d’appartenance nationale reste donc assez flou pour les Gagaouzes. Mais Fabien Scotti a décidé de continuer à l’explorer. Et en ayant, à ce sujet, tant de choses à raconter, il va bien finir par aimer parler...

+ d’infos :
fabienscotti.com

photos : Fabien Scotti