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mario colonel au tibet

par Emmanuel Allait - 12 août 2018

Khampa dans l'œil

En 2013, Mario Colonel, photographe chamoniard et auteur de nombreux livres sur le massif du Mont-Blanc, prend en photo une petite tibétaine au regard mystérieux lors d’un voyage. Une photo tellement fascinante qu’il décide, 4 ans plus tard, de partir à sa recherche, et d’en faire un film...

"I miss you, where are you?"... le message qui s’affiche pendant l’interview sur le téléphone de Mario Colonel est celui de la petite Dolma, qui utilise ses premiers mots d’anglais.

Activmag: Vous êtes allé 8 fois au Tibet. Finalement on survit au thé au beurre de yack?

Mario Colonel : (Rires) Si on considère que c’est du thé, c’est l’enfer, si on considère que c’est une soupe, ça va. Le goût est un peu rance; tout dépend du beurre en fait.

Au départ de votre film, il y a cette magnifique photo de Dolma, une petite Tibétaine, de la région du Kham...

En 2013, j’étais dans une fête dans le sud du Kham. C’est là que je l’ai rencontrée. Elle avait 7 ans. Sa maman m’a autorisé à la photographier. Je l’ai revue une 2ème fois, par hasard, et l’ai à nouveau prise en photo. Son regard, boudeur, rebelle, mystérieux, m’avait interpellé. J’ai immédiatement senti que cette photo était différente.

 

Dolma

Et 4 ans plus tard, vous vous lancez à sa recherche et en faites un film: «Dolma, la petite Khampa», avec Bertrand Delapierre. Comment ne pas établir une analogie avec l’histoire de Sharbat Gula, la célèbre afghane aux yeux verts, en couverture du National Geographic en 1984 et retrouvée par son photographe?

J’ai eu cette démarche en tête, sauf que je ne voulais pas attendre 40 ans, comme Steve Mac Curry! Retrouver la petite était le fil rouge du film, mais comme cette quête était incertaine, je voulais aussi en profiter pour présenter le Kham, une région tibétaine sublime et peu connue, que le gouvernement chinois ne met pas en avant.

En regardant le film, on en oublie presque votre quête. Le chemin semble plus important que le but.

C’est volontaire de ma part. Montrer que le Tibet ne se réduit pas à Lhassa. Ces paysages verts, ces couleurs incroyables, l’impression d’être dans les Aravis, dans les Alpes suisses, ou dans les Rocheuses. Pourtant, les habitants ne croisent quasiment jamais de touristes. Quand j’y vais, ils viennent autour de moi et me touchent les poils, comme si j’étais une bête curieuse...

Vous finissez par retrouver Dolma. Comment avez-vous été reçu à votre arrivée?

Sa famille était heureuse de nous voir en dépit d’une situation compliquée. Un père gravement malade, un grand-père à l’agonie, une petite sœur hyper active et avec des jambes brûlées. La maison, sans aucun confort, a été donnée par le gouvernement chinois en échange de l’abandon de l’élevage de yacks. Ils y vivent à 8, doivent aller aux toilettes dans la rue. Ils subsistent sans doute grâce à la vente de ce champignon-chenille, comme presque partout au Tibet. Ce viagra de l’Asie se vend 10.000 euros le kilo, et déstructure toute l’économie traditionnelle.

Votre émotion lors des retrouvailles est évidente...

Oui, et en même temps, j’ai de la retenue et de la distance. Cette petite ne parlait pas un mot d’anglais. Je lui ai juste montré des photos de montagne et un livre sur les vaches des Alpes. Je l’ai laissée m’apprivoiser peu à peu. Elle finit par me parler. Quand je suis parti, elle m’a sauté dans les bras. Ses parents pleuraient. L’émotion était vraiment intense, mais on a choisi de ne pas filmer cette scène.

Dolma et Mario Colonel

Vous ne craignez pas d’être perçu comme le père Noël pour cette famille pauvre?

Le commerce du cœur, le «business compassionnel», est un problème récurrent en Asie. Et je pourrais donner de multiples exemples. Regardez les Sherpas! Cette ethnie représente 1,5% de la population népalaise, et a verrouillé le tourisme, tout en faisant croire qu’ils sont tous pauvres. La famille de Dolma m’a paru sincère. Elle n’a pas encore été confrontée au tourisme de masse. Et puis là, c’est moi qui choisis de l’aider; j’ai gagné de l’argent avec la photo de Dolma, je veux lui rendre cela. Je suis la clef qui peut lui ouvrir des portes. L’emmener à Pékin, lui donner l’envie d’étudier. On va essayer de mettre cela en place à travers l’association que j’ai créée, «les enfants des toits du monde». Je vais y retourner en septembre pour discuter avec la famille, connaître leurs attentes et éventuellement bâtir un projet pour Dolma. Je n’attends rien, mais si dans 10 ans, cette gamine a fait des études, parle anglais, ce sera la plus belle des récompenses!

En regardant votre film, on constate avec tristesse la disparition de leur mode de vie traditionnel.

Alors soyons clairs! On a fait un transfert absolu en France depuis 30 ans, pour faire du Tibet un paradis perdu. Mais qui n’a jamais existé. Je ne pense pas qu’avant 1950, c’était le paradis. D’autre part, il n’y a pas un Tibet, mais plusieurs, avec des langues différentes, des rivalités, des histoires différentes. Le Kham est une région particulière, qui a été à la pointe de la résistance contre les Chinois, entre 1950 et 1959, sans l’aide de Lhassa.

Aujourd’hui, le combat politique pour un Tibet libre est terminé. La seule manière de les aider est de leur donner un pouvoir social et économique. Par exemple, les Chinois se déplacent en voiture et les Tibétains en mobylette. Le développement impulsé par la Chine est colossal. Je l’ai constaté au cours de mes 8 voyages sur place. Mais ce n’est pas la Chine qui pousse les Tibétains à abandonner leur mode de vie. C’est le désir de consommation des nouvelles générations, comme partout. J’ai même croisé un jeune lama qui regardait des vidéos «pour adultes» sur son smartphone dernier cri à 500 euros! Je pensais y trouver des saints, j’y ai rencontré des hommes. Et c’est plutôt rassurant finalement.

Vous êtes allé 35 fois en Himalaya, pourquoi?

C’est une nécessité pour moi, car leur rapport à la nature, leurs formes d’interrogations spirituelles me parlent...

Vous privilégiez l’aventure humaine plutôt que sportive...

L’extrême, la performance, ne m’intéressent plus, ni les épreuves sportives qui transforment la montagne en un grand cirque. Je crois davantage aux aventures humaines, à l’enrichissement aux contacts des autres, à l’émerveillement. M’arrêter 3 heures en montagne pour observer un oiseau. Ça doit être générationnel... J’ai commencé la montagne en 78, en pleine culture hippie. La découverte de l’autre était essentielle. Et la marche est un formidable moyen d’aller au contact.

Vous dites que cette photo a changé votre vie...

Au cours de mon parcours, j’ai été épaulé à certains moments par différentes personnes comme Pierre Tairraz. Aujourd’hui, c’est à mon tour de rendre un peu ce que j’ai reçu, de transmettre. Aider symboliquement une petite fille au bout du monde donne du sens. Ça me fait plaisir d’entendre ses messages, de voir qu’elle est contente. Elle s’est mise à apprendre quelques mots d’anglais pour me parler. Modestement, je lui ai peut-être donné l’étincelle de quelque chose, et c’est génial. C’est l’effet colibri, comme dirait un de mes maîtres, Pierre Rahbi.

Quels sont vos projets?

Je repars la voir en septembre, pour bâtir un projet d’éducation avec ses parents. Mais elle fera ce qu’elle veut. Ce n’est pas à moi de décider. Ensuite, je vais me lancer dans le documentaire, avec 3 ou 4 projets de films, sur l’Himalaya, sur les montagnes corses. L’occasion de renouer avec mon passé de journaliste...

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Mario Colonel