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retour sur la conquête spatiale
américaine par jean revillard

par Sophie Barenne - 23 août 2018

How to be a nice bicycle astronaut ?

Les carnets de voyage de Jean Revillard, ce photographe suisse atypique, renoncent délibérément aux clichés ethnologiques ou aux paysages cartes postales et jettent un regard amusé sur les coulisses de l’histoire. Focus sur une étape de la conquête spatiale américaine.

Basé à Genève, Jean Revillard sillonne le monde avec son appareil photo, mais ses jardins édéniques prennent forme bien en amont, dans ses rêves et voyages intérieurs.
Son intérêt prononcé pour les dissonances, les anomalies ou encore les aspérités du monde, le porte à travailler sur des sujets souvent âpres, tels l’habitat précaire, les clandestins, ou plus généralement, ce qui est à la périphérie, plutôt qu’au centre. Cette attirance le mène sur des trajectoires imprévisibles, souvent insolites et merveilleuses, développant une esthétique décalée tantôt drôle, tantôt émouvante, mais parfois aussi, tragique ou révoltante.

En 2013, embarqué dans l’aventure Solar Impulse auprès de Bertrand Piccard et d’André Borschberg et dans l’attente de l’autorisation des autorités américaines pour préparer la photo mythique de l’avion solaire sur le Golden Gate à San Francisco, il séjourne de façon providentielle sur l’une des bases, presque en déshérence, de la NASA, le Ames Research Center, à Moffett Field, au cœur de la Silicon Valley.

“Le lieu, aujourd’hui reconverti en pépinière de start-ups de Google sur la mobilité, servait à cette période de dépotoir de prototypes d’avions, et toute sorte d’objets volants ayant servi à la recherche spatiale : carcasses rouillées, réacteurs démantelés, squelettes de soufflerie”, explique-t-il. Ce sentiment d’attente figé dans un décor fantôme est à l’origine d’un carnet de voyage, parallèle à l’épopée de l’avion solaire, témoignage du «voyage dans le voyage».

 On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait ou vous défait. 

«AMERICAN DREAM»

Dans cette série de clichés intitulée «How to be a nice bicycle astronaut ?», le photographe aventurier, qui nous dévoile son journal intime, enfourche son vélo et devient explorateur, revisitant avec dérision l’imaginaire collectif du rêve américain.

“Coincé dans ce lieu improbable, à la recherche du meilleur spot qu’immortaliserait le Solar Impulse au-dessus du Golden Gate, je me suis projeté dans un ailleurs foisonnant de symboles de la conquête spatiale. Inspiré par les grands photographes américains des années 60 et 70, je me suis déplacé à travers ces lieux contrastés, constitués de hangars gigantesques abandonnés, mais aussi voisins de quartiers sous haute surveillance de l’armée américaine. Aux Etats-Unis, peut-être plus qu’ailleurs, on est en permanence dans une histoire en mouvement. Je me suis trouvé en immersion dans une certaine forme de décadence de l’Etat américain, bientôt remplacé par la grandeur des GAFA, et j’ai alors perçu, de façon très intense, cette manière très particulière de recycler l’Histoire. Cette faculté américaine de passer d’une époque à une autre, sans états d’âme, est très singulière pour un Européen”.

LE VOYAGE : UNE MÉTAPHORE DE LA LIBERTÉ

Dans ce récit de voyage illustré, Jean Revillard promène ainsi son regard amusé sur le patriotisme, les nouvelles technologies et l’innovation, le rêve de puissance et de conquête et se joue des mythes, voire de lui-même !

Devenu anti-héros, n’hésitant pas à se mettre en scène, il parvient à transformer une situation tendue, d’attente, dans un lieu excentré et à la dérive, en une expérience pleine d’ironie, invoquant la créativité et l’expérience du voyage mental. Une apparente légèreté qui dénonce, sans le vouloir, le regard porté par le tourisme moderne, exotique, grégaire, ignorant et superficiel.

LE TEMPS DE GESTATION DES RÊVES

“Il est essentiel de rester libre dans sa tête quelles que soient les circonstances et de formuler les rêves les plus excentriques. Bien souvent, les exprimer, même en pensées, contribue à les faire exister. En 2013, dans ce délire, je me voyais cosmonaute dans un décor en carton-pâte et voilà qu’après 5 ans, survient un dénouement inattendu à ce périple. Je suis aujourd’hui propulsé, aux côtés de Raphael Domjan, à bord du projet SolarStratos, dans la perspective d’un vol que réalisera l’aventurier d’ici quelques mois, dans la stratosphère, à 25 km d’altitude, aux limites de l’espace. Les températures extrêmes à –65oC qu’il aura à endurer nous ont déjà portés cette année sur les traces de Youri Gargarine à Moscou dans l’entreprise Zvezda, l’un des équipementiers de système de survie et combinaisons spatiales les plus renommés. La magie continue, en Russie cette fois. Et soudain les paroles de Nicolas Bouvier, le célèbre écrivain-voyageur suisse résonne comme une vérité presque absolue : «on croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.»

© Jean Revillard
Sophie Barenne
Journaliste