boys boys boys...

France vs Suisse, quels droits des papas ?

par Mélanie Marullaz - 12 juin 2019

les darons ne font plus le dos rond

JE NE VOUS APPRENDS RIEN, NOUS NOUS SOMMES BATTUES, ET NOUS BATTONS ENCORE, POUR L’ÉGALITÉ HOMME-FEMME. EN GUISE DE RETOUR DE BÂTONS, VOICI QUE NOS MOITIÉS REVENDIQUENT L’ÉGALITÉ PÈRE-MÈRE. C’EST DE BONNE GUERRE. MAIS FRANCE OU SUISSE, ILS NE PARTENT PAS AVEC LES MÊMES ACQUIS DES DEUX CÔTÉS DE LA FRONTIÈRE.

11h30 - Lully, petit village du Chablais. Au milieu d’une majorité de mamans (et oui, encore), Steeve, 47 ans, vient chercher sa fille en Grande Section. Ça va bientôt faire 6 ans qu’il s’occupe d’elle à plein temps. “Quand Laetitia est née, je ne travaillais pas, et ma femme avait 15 ans de boîte, elle était bien dans son job. Alors, on a fait nos calculs : si on retournait travailler tous les deux, avec les frais de garde, on aurait gagné quoi? 100 euros de plus ? Ça ne valait pas la peine, sans compter que ni l’un ni l’autre ne l’aurions vue grandir. Je suis donc resté à la maison, ça c’est fait naturellement. Je fais les courses, le ménage, les travaux, la mécanique. Je ne me sens pas moins homme, je me sens même PLUS homme que jamais, parce que je m’occupe de ma fille. Le mercredi, je ne prends jamais de rendez-vous, on va aux champignons ou on bricole, elle sait scier, faire du feu et poncer des meubles anciens ! Pour moi c’est une chance, si c’était à refaire, je referais pareil.”

BIENFAITS PÈRE-MANENTS

Dans la balance familiale, Steeve a donc pesé de tout son poids pour équilibrer les choses - et c’est un sacré gaillard - , être présent pour les premières années de sa fille. Mais son cas est encore suffisamment rare pour être souligné. Globalement, les activités parentales « responsabilisantes », comme le suivi médical, la préparation des repas des enfants et le suivi de la scolarité restent sur la fiche du poste « Maman ». Résultat ? Plus de la moitié des pères auraient le sentiment que leur rôle auprès des enfants est considéré comme moins important que celui de la mère1.
Résultat bis ? Ils en éprouveraient comme un manque de reconnaissance.
Résultat ter ? Ils en ont marre de jouer les suppléants. D’autant que de nombreuses études scientifiques récentes démontrent les bienfaits de leur implication dans l’éducation. Avions-nous vraiment besoin d’études scientifiques pour le réaliser ? Peut-être. Il est parfois bon d’enfoncer le clou.
Le fait que la figure paternelle joue un rôle clé sur le développement de l'enfant n'est en effet pas nouveau, mais avec le recul, des chercheurs américains ont constaté que les enfants ayant grandi avec des pères impliqués ont eu tendance à avoir moins de symptômes de dépression, de troubles du comportement et de grossesses chez les adolescentes. Rien que ça. Ah oui, et les bébés nés prématurément ont pris du poids plus facilement aussi2. CQFD.

TEMPS & ENFANTS...

Mais s’ils veulent plus s’impliquer, les pères le peuvent-ils seulement ? En France, 47% déclarent ne pas avoir suffisamment de temps pour faire ce qu’ils souhaitent avec leurs enfants1. Parmi eux, une grande majorité évoque le travail comme la source de ce manque de temps, qu’il s’agisse d’un problème d’horaires (journées de travail longues, horaires décalés), d’éloignement de leur lieu de travail ou même d’un problème de « charge mentale » qui les empêche d’avoir l’esprit libre en arrivant à la maison.

... ÇA VA DE PÈRE

Pour apporter un début de solution, en France, depuis 2002, ils peuvent prendre 3 jours à la naissance de leur enfant, puis 11 jours de congés paternité. Aucun caractère obligatoire, mais 17 ans après l’adoption de la loi, 70% d’entre eux le font. Et ils aimeraient bien voir le cadre évoluer.
“Aujourd’hui, les mentalités ont changé : si on veut que les pères trouvent leur place et, c’est le corollaire naturel, que les femmes puissent s’émanciper un peu plus et s’affranchir des contraintes liées au statut de maman (salaire, progression dans l’entreprise...), il faut allonger le congé paternité”, explique Hugo Gaspard. Journaliste, après avoir longtemps vécu à Annecy, il a fondé, il y a deux ans, le magazine Daron et milite pour l’allongement du congé paternité. “D’après le rapport de l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) de juin 2018, cet allongement permettrait au père de plus s’impliquer dans les premiers mois, au moment où se créent les automatismes, les envies et les prises de conscience. S’il se calait sur le congé post-partum, il permettrait de transformer la notion de « risque de grossesse », en « risque de parentalité », et de mettre à plat les différences hommes-femmes à l’embauche.”

BESOINS IM-PÈRE-IEUX

De l’autre côté du Léman, on n'en est pas encore là. Alors que la plupart des pays européens proposent des congés paternité allant de 2 jours (Italie et Grèce) à 39 semaines (Norvège - il fait décidément bon vivre au Nord), et malgré une initiative populaire qui a recueilli 130 000 signatures, la Suisse refuse encore d’y passer. Par contre, dans un pays où le schéma familial est encore très traditionnel, le travail se porte sur les mentalités.
“Il y a encore une dimension très marquée en Suisse, c’est que l’homme est construit par son activité, son salaire, son statut, explique Gilles Crettenand, responsable du programme MenCare pour la Suisse Romande. Il y a plus de 30% de différence d’activité avec la femme. Les nouvelles générations ont vu leur père, ou ne l’ont pas vu justement, et ont souffert de son absence, du manque de lien interpersonnel. Eux veulent donc des relations privilégiées avec leurs enfants, ils veulent être des pères de tous les jours, ont de nouveaux besoins.” MenCare propose donc une application qui permet d’évaluer la répartition des charges éducatives au sein des couples, pour poser les bases d’un dialogue, et donc d’une répartition équitable ; des rencontres avec les futurs pères, pour les aider à anticiper, personnellement et professionnellement, l’arrivée d’un enfant; et des conférences avec les cadres et les responsables RH des entreprises pour qu’ils comprennent ces nouveaux besoins.
“On part de loin, conclut Hugo Gaspard, et il y a encore beaucoup de choses à faire. Mais il y a une vraie nécessité, et il ne faut pas attendre que la société, dans son ensemble, soit en demande. Certaines entreprises ont pris les devants, les associations travaillent à la déconstruction des modèles masculinistes, mais ce sont les politiques qui doivent anticiper, et construire la société de demain”.

 

http://daronmagazine.com

http://mencare.ch

1 « Etre père aujourd’hui » Note de Synthèse N°8 - Union Nationale des Associations familiales - Juin 2016.

2 « Fathers’ Roles in the Care and Development of Their Children : The Role of Pediatricians » Pediatrics - July 2016, VOLUME 138 / ISSUE 1