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Philippe Pollet-Villard, daddy cool, poule ou full ?

par Gaëlle Tagliabue - 14 juin 2019

à la fabrique de souvenirs...

COMMENT DEVENIR PÈRE QUAND ON N’A PAS VRAIMENT ÉTÉ SOI-MÊME LE FILS DU SIEN. DU MOINS PAS DE LA FAÇON DONT ON L’AURAIT RÊVÉE. L’IMAGE DU PÈRE, C’EST UN PEU LA QUÊTE POURSUIVIE PAR PHILIPPE POLLET-VILLARD, CELLE DE L’HOMME ET PEUT-ÊTRE ENCORE PLUS CELLE DE L’AUTEUR.

De son enfance de cancre proclamé, Philippe Pollet-Villard se tire grâce à un talent, celui de dessinateur.
Devenu graphiste puis publiciste, c’est sur le tard que l’écriture finit par le démanger. Ecriture cinématographique d’abord avec plusieurs courts-métrages à son actif et la consécration en 2008 avec « Le Mozart des pickpockets », pour lequel il reçoit un César et un Oscar, de quoi se la jouer très Cotillard sur le tapis rouge. Entretemps, le roman s’immisce. Un premier en 2006, puis trois autres jusqu’au dernier publié en 2018*.

MONOLOGUE PROLOGUE

Dans La Fabrique de Souvenirs** de Philippe Pollet-Villard, il y a Thônes, le lieu où il a grandi, le commerce de son arrière-grand-père, et son père, brillamment absent. De ces pères qui laissent un vide aussi visible que béant.
“Oui, je me suis construit avec un père absent, mais qui m’a curieusement laissé une image très prégnante. Si mes souvenirs avec lui sont rares, ils sont en revanche très forts. C’était une vraie personnalité”. Philippe Pollet-Villard en est convaincu, les figures paternelles se trouvent ailleurs. Son arrière-grand-père en est une et porte à bout de bras les valeurs patriarcales des hommes qui se sont construits seuls et qui ont en eux la force de ces populations montagnardes pour qui la notion d’effort supplante tout le reste.
“L’image du père est souvent associée à celle du pouvoir. Pour autant, le pouvoir ultime n’est pas d’imposer le sien, mais d’être capable d’en apprendre et d’en transmettre les codes. La paternité ne se représente pas par la seule valeur de l’autorité”. Dérive qu’il qualifie de « voyoucracie ». “Etre père, c’est savoir accueillir, recevoir et percevoir. Et ce qu’il manque à notre société est ce temps-là...”. On le sait aujourd’hui, le temps de présence diffère largement du temps d’attention réelle et c’est souvent là que le bât blesse. D’où l’attachement de Philippe Pollet-Villard pour ses terres d’origine où il a acquis une minuscule cabane dans les Aravis, à 1300 mètres d’altitude. “Ici le temps s’impose”.

LA FORCE TRANQUILLE

“Mon père est parti très tôt de la maison et quand je me suis installé à Paris à l’âge de 20 ans, mon petit frère m’a rejoint. J’ai, en quelque sorte, endossé ce rôle de père, avant même de le devenir”. C’est à la trentaine passée qu’il le deviendra réellement. Aujourd’hui son fils, Basile, a 25 ans, “et si je portais en moi ce sens profond de la responsabilité, cela n’a pas pour autant été une évidence. Il a fallu que je compose avec mes propres déficits”. Une relation que Philippe Pollet-Villard essaie de tisser comme une toile, souple, mais résistante, basée sur le dialogue et la compréhension, mais aussi la nécessité de reconnaître ses erreurs. Evidemment, la peur de reproduire l’absence et les travers de son propre père lancine. “Je suis physiquement bien le fils de mon père (presque trait pour trait) et cela m’a obligé à une certaine vigilance”. De recalages en demandes de pardon, Philippe père manie la remise en question perpétuelle. “Les figures paternelles dont on se souvient sont celles qui ont eu la force de ne pas hausser le ton et surtout de ne pas donner des baffes”.

A TABLÉE !

Si Philippe a une vision idéalisée de la grande famille et des tablées immenses telles qu’il aurait pu les rêver, l’abandon a marqué sa famille. “Avec des parents divorcés très tôt, nous nous sommes retrouvés seuls avec ma mère (elle-même abandonnée par la sienne), ma sœur et mon frère. Alors le modèle paysan de la famille nombreuse, j’en ai rêvé”. Un modèle presque archaïque qu’il ne reproduira pas. “Pour autant, mon fils a une vie très sociale, à l’inverse de ce que j’étais à son âge, il a su développer une forme de savoir-être avec les autres. En fait, j’essaye surtout de lui foutre la paix et de ne pas le parasiter avec mes propres anxiétés”.
Quid alors du prolongement narcissique que représente un enfant ? “La tentation de la projection un peu trop forte serait le premier danger à éviter, mais c’est peut- être aussi le plus difficile”. Et pourquoi ne pas juste accepter l’idée de pouvoir parfois être déçu et de ne pas forcément se retrouver dans son enfant ?

DIALOGUE ÉPILOGUE

Père de dialogue, la conversation érigée en principe et le verbe en pansement, l’auteur à la sensibilité acerbe a envisagé la paternité comme une page blanche, avec tout à écrire et tout à construire, ratures et chapitres griffonnés autorisés. “En tout cas, je n’ai jamais eu de tabous. Je crois avoir abordé tous les sujets avec mon fils, mais toujours avec nuance et en laissant la possibilité de mettre des points d’interrogation. Je n’ai aucune certitude et je lui ai toujours laissé le champ des possibles ouvert. Il n’y a rien de pire qu’un enfant cynique”.
Parmi les nombreux moments complices, le souvenir lointain des balades en montagne où le passé s’enjolive de la romance, et d’autres plus récents lors desquels deux hommes se parlent, franchement. “Pour moi, le récit et la parole sont des voies de guérison. Si je regrette certaines choses, je ne les renie pas. Il faut être capable de désapprendre pour apprendre. Je suis un peu pour l’école de la liberté d’être soi, en somme... Tout ce que je souhaite à mon fils est son indépendance totale, d’esprit, idéologique, financière...”.

 

* Edités chez Flammarion
** Du titre de son second roman