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du 3615 au 3.0

par Pascale Godin - 9 oct. 2016

rencontres du 3ème Bip

25 ans. Il aura fallu 25 ans pour passer d’une porteuse déglinguée à un marché porteur. En évoluant constamment, en s’adaptant, les sites de rencontres inventent l’entremetteuse 3.0.

Crouiiiiiiiii booooong prouiiiiiit biiiip ! En 1982, un inimitable bruit de porteuse déboule dans les foyers. Moche, entre maronnasse et beigeasse, le Minitel lancé par les PTT représente pourtant le nec plus ultra de la technologie. En marge de l’annuaire téléphonique 3611, le Minitel Rose, ses messageries et ses sites de charme révolutionnent la rencontre. Les Français peuvent, pour la toute première fois, communiquer avec de parfaits inconnus. Planqués derrière un petit écran anonyme, ils surfent sur les 3615. Aline, Ulla, JMEC, XYZ et les autres. Les profils sont succincts, le chat balbutie, les minitélistes avancent en BAL (Boîte A Lettres) masquée. Le prix prohibitif de la connexion, 60 francs de l’heure (un peu plus de 9 euros), dégomme les bourses. Mais la tentation est trop forte. Dans les années 90, le Minitel Rose cartonne à papouilles rabattues.

LA SOUPE AU CHOUX CONTRE STARWARS

Oui mais. Quelque part dans un espace encore abstrait, 3 W ébauchent une nouvelle stratégie de séduction. Malgré la lenteur de la connexion (10 minutes pour charger 1 Mo), le World Wide Web allèche les internautes. L’annuaire «Yahoo !» (Google est encore en gestation dans les cerveaux de Larry Page et de Sergueï Brin) répertorie moins d’une vingtaine de sites de rencontres en ligne. Des sites qui reflètent encore le modèle des petites annonces et des agences matrimoniales. Une sorte de catalogue de profils un peu gnan-gnan ou carrément sexe. Pourtant, le 3615 résiste en France, alors que Match.com allume la mèche d’un cupidon en ligne aux USA. Mais les progrès technologiques et la banalisation de l’ordinateur domestique l’emportent. Le Minitel contre Internet, c’est un peu «la soupe au choux» contre «star wars». Et les sites de rencontres quittent la vieille marmite pour atterrir sur les toiles à l’aube du 21ème siècle.

L’AMOUR SANS FILTRES

A Annecy, 3 copains créent EasyRencontre (rebaptisé EasyFlirt en 2006) et talonnent Meetic. Tous deux croquent la pomme du début des années 2000. Le premier s’inscrit dans un contexte coquin, léger, le second revendique d’emblée sa dimension européenne et s’affiche en 4X3 dans les villes. Mais la réputation sulfureuse du Minitel Rose laisse un ciel de traîne. Les utilisateurs la jouent profil bas. Ils demeurent discrets, en jouissant d’un espace pour s’auto promouvoir sans trop se mouiller. On se découvre, on s’écrit, on chatte. Protégés par l’écran et par l’anonymat du pseudo, les célibataires (ou pas) piochent dans une malle aux trésors illimités. L’amour sans filtre, en somme. Et même si les premiers amoureux virtuels concrétisent dans la vraie vie, la grande majorité patauge dans un réservoir bien trop grand. Sur un malentendu, ça ne peut pas marcher.

UN CUPIDON SANS CIBLE

Cupidon perd la tête. En décochant ses flèches au petit bonheur, il rate la plupart de ses cibles. Et les sites de rencontres se bougent rapidement les fesses pour rectifier le tir. L’âge et la situation géographique, c’est bien joli, mais l’humain du 21ème siècle veut aussi contempler son propre reflet dans le regard de l’autre. En 2005, les réseaux sociaux MySpace et Facebook, en pleine expansion, imposent le modèle de la tribu. La voilà, l’idée. Sélectionner par affinités, trouver les complémentarités, emboîter les personnalités. En s’adaptant à cette nouvelle tendance, les sites Parship, eDarling et autres Meetic Affinity s’auto-proclament «rencontres sérieuses». Ils visent clairement le marché des trentenaires, celles et ceux que l’horloge biologique rattrape. Mais ils séduisent aussi les seniors. En 10 ans, les sites de rencontres se débarrassent de l’image un peu glauque, plutôt mauvais genre, héritée de Minitel Rose. Ils font désormais partie de la carte du tendre, même grand- mère joue au chat et à la souris. Et surtout, elle ne s’en cache pas.

A LA NICHE !

Aujourd’hui, la tendance est au coupe-chou. En sélectionnant par affinités religieuses, culturelles, politiques, les sites spécialisés veulent attirer les déçus des généralistes. Avec plus ou moins de bonheur. Hommepansement.com promet le spara-drap aux femmes déprimées, les bouledogues et les chihuahuas partagent la même niche sur datemypet, rencontresansgluten fait son blé sur une allergie. Et les infidèles viennent au coup par coup sur Gleeden... Mais à trop vouloir diviser, on finit par ne plus régner.

Et les rencontres dans la vraie vie, elles-mêmes organisées par les sites de rencontre, redeviennent tendance. Pasta Party (rachetée par Meetic) invite les bonnes pâtes à dîner ensemble, Smeeters propose de mettre en relation de petits groupes de potes célibataires autour d’un pot. Au final, les sites s’imposent aujourd’hui en entremetteuses 3.0. Les formes changent, le fond demeure.

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