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le business de l'amour

par Mélanie Marullaz - 12 oct. 2016

love on the byte

2016, tout l’hexagone est occupé par l’austérité. Tout l’hexagone ? Non ! Un marché peuplé d’irréductibles célibataires résiste encore et toujours à l’envahisseur. Et si l’économie capote, le business de la rencontre affiche une santé insolente. Recette d’une potion magique bigrement fertile.

+ 237% en 7 ans. Même les champignons ne poussent pas si vite. Cette croissance, c’est celle du site adopteunmec.com, qui revendiquait, en 2015, un chiffre d’affaires de 23 millions d’euros. Concept décalé, maîtrise marketing et médias, cette petite entreprise (une quarantaine de collaborateurs) ne connaît donc pas la crise. Mais sur le marché de la rencontre, elle ne fait pas vraiment office d’exception. Dans la juteuse lignée de Meetic, leader français et européen sur le créneau, les sites internet dédiés au dating (rencontre) ou matching (mise en relation par affinités) se sont multipliés et diversifiés en 15 ans : on en compte aujourd’hui près de 2000, rien qu’en France. Qu’ils recherchent leur moitié pour la vie ou pour une nuit, les cœurs à prendre sont autant de porte-monnaie convoités, prêts à débourser de 15 à 59€/mois pour s’abonner à des services généralistes, sérieux, coquins, voire adultères.

LOVE, ETC...

Mais ils sont aussi volatiles. Et leurs pratiques évoluent plus vite encore que les modèles économiques des start-up. Aujourd’hui, la recherche amoureuse est en pleine migration vers les applications mobile, Tinder, Once, Bumble... pour une navigation nomade, discrète et efficace. La rencontre géolocalisée en temps réel de la société française Happn enregistre 55 000 inscrits par jour, pour un chiffre d’affaires annuel de 10 millions d’euros. Un boom généralisé des love-appli.

En France, en 2015, si l’on exclut les jeux (oui, Candy Crush ou Clash of Clans sont encore loin devant), 45 % des applications générant le plus de revenus sont des applis de rencontre. La version mobile d’Adopteunmec en tête*. Face à ce déferlement d’âmes esseulées sur la toile, les services de rencontre plus «traditionnels» souffrent. Mais ils s’accrochent, se modernisent. Ils visent les déçus du virtuel ou les non-connectés. Quand les salons ou foires aux célibataires, qui fleurissent notamment dans les milieux ruraux, en prenant la relève des bals de village ou des thés dansants, s’adressent à un public isolé ou senior, les agences matrimoniales misent sur la personnalisation, la proximité, l’accompagnement sur le long terme. Voyages solos, cours de cuisine, de bricolage ou de déco, l’offre, à la hauteur de la demande, est pléthorique. Mais elle a quand même bien du mal à faire le poids face aux entremetteurs 2.0.

 Je ne veux pas me fixer dans quelque chose de sérieux. Mais je ne veux pas non plus vivre comme une nonne. 

WHAT HAPPN ?

Pourquoi se priver quand la rencontre est au bout des doigts ? Le 21ème siècle se connecte à cœur perdu. Aujourd’hui, près d’un Français sur cinq aurait déjà consulté ou utilisé une application de rencontre (Etude INED 2014/2015). Et le marché explose avec l’arrivée des nouvelles générations. Un phénomène logique pour le sociologue Olivier Voirol, professeur à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne : “Les applications jouent désormais un rôle majeur dans le processus de socialisation. Les générations antérieures entraient plus tardivement dans ces outils. Mais pour celles nées avec, ces pratiques ne sont pas un objet d’interrogation”. A 18 ans, Lou est passée par Tinder avant de se fixer sur Happn. Et rencontre la plupart de ses relations amoureuses sur l’application : “C’est plus simple. Je suis à la fac à Lyon, j’ai beaucoup de travail et pour l’instant, je ne veux pas me fixer dans quelque chose de sérieux. Mais je ne veux pas non plus vivre comme une nonne !”.

ÉMANCIPATION ET PERFORMANCE DE SOI

Autre cœur de cible, les solos. La France frise aujourd’hui avec les 18 millions de célibataires, l’évolution sociétale est passée par là. La pression concernant le mariage ou la famille diminue. Et la féminisation de la société déboussole un peu les hommes, qui ne savent plus trop ce que signifie mâle se comporter. Mais pour Olivier Voirol, internet n’a pas changé la donne. Il ne fait que se nourrir de cette série de bouleversements sociétaux, enracinés dans les années 60 et 70 : “Le modèle traditionnel d’autorité parentale, et principalement patriarcale, a été remis en question. On promeut alors le modèle d’un individu qui doit être en mesure de se trouver lui- même, d’être à la hauteur de ses propres exigences. Qui doit trouver une personne qui lui corresponde véritablement, une personne qui serait l’expression de soi. La génération née après la guerre a ouvert cet espace, les 2 générations suivantes l’ont vécu comme un espace non plus à conquérir, mais à habiter. A la fin des années 90, ce champ de libération s’exprime dans un monde de plus en plus concurrentiel, de plus en plus dur. Internet apparaît à ce moment-là. Et les sites de rencontres sont à la croisée des 2 registres, émancipation et performance de soi”.

Du coup, on papillonne, on tergiverse, on saute du coq à l’âne. Chacun cherche son chat en chattant, sans jamais trouver la pépite : “L’individu contemporain est désormais responsable de sa quête de lui-même, il doit réussir son existence, faire sans cesse des expériences nouvelles”, poursuit Olivier Voirol. “Ce qui induit l’idée que, sur le plan des rapports affectifs, amoureux ou de la sexualité, il peut toujours trouver mieux. Les sites ne s’adressent pas autrement aux individus. En prétendant que le mieux est toujours possible, ils produisent une immense frustration. Et les individus reviennent parce qu’ils sont frustrés”.

 En prétendant que le mieux
 est toujours possible, les sites de rencontres produisent une immense frustration. Et les individus reviennent parce qu’ils sont frustrés. 

LE BONHEUR EST DANS LE PRÈS ?

Frustrés, mais pas figés. En deux ans, bousculé par les applications géolocalisées, le trafic internet (hors mobile) sur les plateformes de rencontres les plus connues en France se serait littéralement effondré : une baisse de 30 à 70% suivant les sites. Pour ne pas se laisser distancer, le business de l’amour explore déjà le futur. Une étude récente de l’Imperial College de Londres modélise la rencontre amoureuse à l’horizon 2040. Et mise sur l’évolution technologique, qui permettrait de simuler les 5 sens, de sentir le parfum du partenaire potentiel et de lui tenir la main. Tout ça à distance. Les célibataires recevraient des conseils pendant leurs rendez-vous, histoire d’optimiser la rencontre. Flippant ? Pas de panique. L’étude, commandée par le site de rencontres eHarmonie, vise aussi à rassurer un business modèle arrivé à maturité.

Et si Romain Bertrand, le Directeur d’eHarmonie, estime que 70% des couples se formeront en ligne en 2040, Olivier Voirol tempère le propo: “Il ne faut pas croire trop vite ce que nous disent les sites de rencontres. Leurs discours prétendent qu’aujourd’hui, tout le monde est connecté. Et que celles et ceux qui ne le sont pas sont «has-been». Mais en prétendant cela, ils ne font rien d’autre que créer un besoin”. Le futur se joue aussi dans la vraie vie, le succès grandissant des rencontres IRL (In Real Life) de type pasta-party ou ateliers, organisés par les sites de rencontre eux-mêmes, en atteste. Internet fait désormais partie de nos vies, on ne reviendra pas en arrière. Mais il reste un outil. Déboulé de façon fulgurante dans une société dont la mutation l’est tout autant, il surfe en toute logique sur un besoin éternel, le besoin d’amour.

DRÔLE D’ENDROIT POUR UNE RENCONTRE

Etes-vous vraiment prêts à tout pour une rencontre ? Certains le sont... Petit tour du monde des propositions de rencontre les plus insolites.

Dans le métro : en 2013, les transports publics de Prague ont mis en service un wagon «communication», pour faciliter les rencontres dans le métro. Un lieu bien connu pour sa convivialité et la mine réjouie de ses utilisateurs... sacré défi.

Dans une église : version catholique de la Foire aux Célibataires, le diocèse de Paris organise des week-end de formation et de rencontre pour les singles, mais attention, pas de boogie-woogie avant la prière du soir.

Dans un sac en papier : à Montréal, le kraft dating invite à se cacher, «pour briser la gêne avec un sac sur la tête», mais sans étouffer, quand même. Deux trous pour les yeux, un pour la bouche, de quoi se parler sans être distrait par le physique de son interlocuteur... Sont fous ces Canadiens !

Dans le silence : le shhh dating, en Grande-Bretagne, ne s’encombre pas de blabla, mais contemplation, sourires et jeux de regards sont obligatoires avant de passer à l’action... et les organisateurs en promettent. Le site Doingsomething propose également de faire des choses pour rencontrer l’âme sœur, comme jouer au ping-pong ou visiter les toilettes londoniennes, glamour, non ?

LIBÉRÉS, DÉLIVRÉS...

Si le business de l’union fait recette, celui de la désunion n’a plus grand chose à lui envier.

Avec près de 130 000 divorces chaque année en France - un nombre en baisse depuis 2006 -, l’échec du couple offre des perspectives alléchantes. Mais les sites de conseils ou de mise en relation avec des avocats, comme elledivorce.com ou les très incitatifs Superdivorce.net ne sont plus seuls sur le créneau. Car on ne se sépare plus discrètement dans son coin. Ah non, ce n’est pas tendance du tout. Il faut faire les choses en grand. Directement importées des Etats-Unis, les Freedom Fest ou Divorce parties, détricotent donc joyeusement la cérémonie du mariage, rituel par rituel. Le site glamour madivorceparty. com, par exemple, donne toutes les pistes : invités triés sur le volet, joli buffet, bague de divorce, pièce démontée et photoshoot «trash the dress»... On célèbre donc un nouveau départ. Et pour une version plus cocooning, les Divorce Hotels proposent, outre-Atlantique, des packages (2 chambres + 2 avocats + 1 goodies bag et des chocolats) pour régler l’affaire en un week-end et 5000 . Ils commencent à voir le jour en Europe, notamment aux Pays-Bas. Ou quand le malheur conjugal des uns fait la fortune des autres...

LA RENCONTRE EN LIGNE & EN CHIFFRES

200 millions d’euros, c’est ce que représenterait le marché de la rencontre en ligne, dominé par les trois principaux sites Meetic, E-darling et Adopteunmec. En 2015, Meetic revendique un chiffre d’affaires de plus de 110 millions d’euros.

4 Français sur 10 se sont déjà inscrits au moins une fois sur un site de rencontre, soit une proportion qui a doublé en l’espace de 5 ans - ils n’étaient que 2 en 2010.

58% des personnes inscrites sur un site de rencontre utilisent une appli. (Ifop pour CAM4.fr – Mai 2015)

Mais finalement, seuls 9 % des couples qui se sont rencontrés entre 2005 et 2013 se sont connus via un site de rencontre. (INED - Population & Société - Février 2016)

Les Français sont donc réalistes, ils savent à 45% qu’ils auront plus de chances de rencontrer l’homme ou la femme de leur vie en soirée. (Ifop pour HAPPN - Sept. 2104)

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