degré cep

béatrice & louis magnin,
mariage de raisin

par Mélanie Marullaz - 13 oct. 2017

magni(n)tude cep

Il faut parfois accepter 
de partager son homme : avec le cap Horn s’il est marin, avec le Matterhorn 
si c’est un guide alpin... En choisissant un vigneron, on épouse aussi sa vigne et son vin. Béatrice l’a compris, quand elle a rencontré louis et son domaine. A eux deux, ils forment le gang Magnin, experts en Mondeuse et incontournables du vignoble d’Arbin.

Dans les premiers temps, Béatrice n’avait pourtant qu’un pied dans le domaine familial, créé par le grand-père de Louis et qu’il avait repris à la fin des années 70. Elle continuait à travailler à la comptabilité d’une torréfaction voisine. Mais après la naissance de leur second enfant, en 1982, elle s’y est investie totalement.

Au départ, j’ai fait pas mal de bourdes, se rappelle-t-elle. Pour mon premier ébourgeonnement, Louis m’avait dit : «faut qu’y ait rien qui dépasse», ah ça, pour le coup, j’avais ébourgeonné ! On ne pouvait pas faire mieux ; au final, il ne restait plus grand-chose sur le pied...” “Maintenant, tu en laisses plus”, sourit Louis. “Mais une fois que vous êtes dedans et que vous comprenez, finit Béatrice, vous le faites avec passion, parce que vous aimez le travail bien fait et que vous en voyez la finalité”, malgré les moments difficiles : quand le couple gagne à peine de quoi manger, qu’ils chargent le fourgon le matin pour aller vendre leur Mondeuse en montagne, parce qu’ils n’ont que ça, qu’on leur refuse ce “rouge qui pique” et qu’ils déchargent le camion le soir sans avoir vendu une seule bouteille...

QUI VIN PIANO, VIN SANO

Mais un jour, sur les conseils d’un collègue vigneron de Marin, ils déposent, sans trop y croire, une bouteille chez les Frères Duvernay. Les négociants chablaisiens sont conquis, ils acceptent de les distribuer. Le vent tourne. Leur travail est reconnu.

Dans leur cave qui n’est pas chauffée à l’époque, la fermentation prend du temps, mais les Magnin élèvent leur vin sur la longueur, l’écoutent, ne le poussent pas. “Une fois, d’ailleurs, on a perdu l’appellation car il n’avait pas fini sa malo (ndlr : la fermentation malolactique) dans les délais. Aujourd’hui, on n’a plus de délai, c’est plus logique. Mais notre cuvée La Brova 2012, par exemple, on ne l’a bouchée qu’en 2017. On ne fait pas des vins de concours, on joue sur un autre registre : ce ne sont pas des vins faciles, ils plaisent à des initiés, des hédonistes.”

 Au départ, j’ai fait pas mal de bourdes... Pour mon premier ébourgeonnement, Louis m’avait dit : «faut qu’y ait rien qui dépasse»... Ah ça, pour le coup, j’avais ébourgeonné ! On ne pouvait pas faire mieux ; au final, il ne restait plus grand-chose sur le pied ! 

JUSQU’AU BIO DES DOIGTS

Il y a 40 ans, quand ils se sont lancés, le bio n’était pas encore d’actualité. Sur le vignoble savoyard, à cause du climat, de la taille des parcelles et de la pente, il paraissait compliqué à mettre en place. Les Magnin traitaient donc avec raison, mais n’arrivaient pas à éradiquer l’herbe malgré la chimie, à laquelle Béatrice avait d’ailleurs développé des allergies.

En 2009, ils finissent par opérer leur conversion. “Le passage en bio demande une certaine maturité, s’excuse presque Louis. On y est donc venu tardivement, mais heureusement, parce que ça a changé notre point de vue sur la culture. On maîtrise plus ce qu’on fait.” Sans aucun regret, malgré les plus faibles rendements. “En 2016, entre le mildiou et la grêle, on a eu 80 % de perte! Certains font le choix de renoncer à leur certification pour sauver leur récolte, mais pour moi, c’est sacré : on est ou on n’est pas, et on sait qu’une année sur 10, on peut en perdre une.”

PARFAIT ASSEMBLAGE

Le secret de l’assemblage Magnin, c’est, comme pour toutes les équipes, une complémentarité du quotidien. Il conduit les engins, elle gère l’administratif. Elle mène les dégustations, il organise les vendanges. Il est homme de peu de mots, “il est dans son truc, il n’explique pas, il faudrait être dans sa tête, comprendre tout de suite”, elle finit ses phrases.

Mais ils partagent surtout une exigence, un perfectionnisme qui leur fait parfois perdre le sommeil et qui, au seuil d’une retraite qu’ils tardent à prendre, ne facilite pas la transmission de leur savoir-faire, ni de leur domaine. Les différentes tentatives de collaboration avec de jeunes vignerons se sont toutes soldées par des échecs. “Vendre serait facile, mais céder, c’est compliqué.”

QUITTER LES RANGS ?

Alertes, toniques, le teint hâlé, Louis et Béatrice ne portent pas sur eux la lassitude physique des gens qui travaillent la terre. Fatigués, ils le sont pourtant. De cette vie donnée à la vigne, 24h/24, des normes, de la paperasse, des nouvelles manières de travailler qui compliquent la vie en voulant la simplifier. Ils sont amers aussi. “On pensait que la notoriété s’affirmerait plus vite, même si ça, s’est amélioré. Nous sommes un peu désenchantés, on ne croit plus que l’image des vins de Savoie changera, en tout cas, nous, on ne le verra pas.”

S’ils sont aujourd’hui à la tête de 8 hectares et d’un très beau stock de millésimes, ils envisagent donc de réduire la voilure, d’arrêter progressivement. “Notre fils ne veut pas continuer, nous laisserons certainement nos vignes à des collègues en bio, quitte à les reprendre pour notre petit-fils plus tard... Sauf nos vieilles vignes, les Mondeuse de plus de 100 ans, en gobelet, dont on tire la cuvée Tout Un Monde, celles-là, on ne les laissera à personne !”

Peut-être pas si prêts à lâcher les grappes, finalement...

+ d’infos :
www.domainemagnin.fr
Arbin, 73

Alors, si vous étiez...

... un cépage ?
Louis : une Mondeuse.
Béatrice : une Roussette.

...un grand cru?
Louis : plutôt un Côtes-du-Rhône, mais ça dépend des rencontres, du lieu, de ce qu’on y associe, c’est un tout.
Béatrice : déjà pas un Bordeaux, je serais un Pommard ou un Cornas.

... une autre boisson ?
Béatrice :
Je sais pour lui : une chartreuse verte VEP, et pour moi une infusion de menthe.

...un plat à base de vin ?
Louis : des Diots à la Mondeuse.
Béatrice : un canard à la Mondeuse.

... un mariage parfait mets/vin ?
D’une seule voix :
notre cuvée Vertigo sur un plateau de fromages, mais particulièrement avec le Persillé de Tignes.

Et si vous n’aviez pas été vigneron ?
Louis :
j’aurais été paysagiste.
Béatrice : je ne vois pas autre chose, je suis à fond dans mon truc.

Le mot de Bruno Bozzer, sommelier

"Un vrai couple de vignerons engagés ensemble, aussi bien à la vigne, en cave, qu’en dégustation. Leurs Mondeuse «La Rouge», «La Brova» ou «Tout un Monde» sont des modèles du genre, des vins solides, concentrés, aux aromes épicés et finement boisés. Ce sont de grands vins de garde, d’ailleurs Louis ne les lâche qu’après quelques années de cave. A essayer absolument avec des plats que l’on accompagnerait d’Hermitage ou de Pauillac habituellement !"

Photos : Guillaume Desmurs