degré cep

jean-claude masson :
franc masson

par Mélanie Marullaz - 10 oct. 2017

masson, c'est apremont bon !

N’allez pas dire à Jean-Claude Masson que l’Apremont, c’est juste bon pour la fondue. En son temps, Jean-Pierre Coffe s’y était risqué, avant de se raviser, ravaler sa fierté, et encenser le blanc savoyard élevé sous l’autorité du Mont Granier. Quand la Jaquère sort de son verre, elle a du caractère.

Barbe de loup de terre, regard espiègle et verbe haut, Jean- Claude Masson démarre sa «brouette à moteur», un petit véhicule 4x4 auquel les pentes escarpées du domaine ne font pas peur, ni à la montée, ni à la descente.

Visite guidée du «plus joli coteau du monde, avec ses cassures, ses plats, ses creux», que le Granier surplombe, et dont l’éboulis nourrit le terroir, avec la chaîne de Belledonne comme ligne d’horizon.

Le pare-brise avant est relevé. Comme en moto, une autre des passions Masson, l’extérieur s’invite dans l’habitacle. Une mante religieuse sur la portière, des « mouchions » par nuées - ils signalent la fin de l’été et le temps des vendanges - et des parfums d’herbe coupée, d’aubépiniers, de mûriers... toute cette végétation que Jean-Claude Masson laisse cohabiter avec ses vignes. “Si on les enlève, on perd en arôme. Après, c’est un jeu, quand les cuves sont rentrées, je leur parle, les encourage, je leur dis : maintenant, ça va être à nous ! Le vigneron travaille, mais le vin décide, la fermentation est comme une cheneau, on lui donne un sens, mais elle ne va pas toujours droit et puis une cuve, c’est féminin !”, sourit-il, secoué par les caprices du terrain accidenté.

VIGNE-ROND

Il les aime pourtant, les femmes. Et la sienne surtout. “Elever la vigne et faire du bon vin, c’est pire que le mariage. Moi, j’ai épousé une femme extraordinaire, c’est ma chance, parce que pour rester plus de 30 ans avec un vigneron, il faut le faire exprès ! C’est mon côté caché : sans elle, je ne suis rien.”

Mais l’appel de la vanne est plus fort que tout. Car l’homme est truculent, quinqua rieur et adepte du bon mot, citant volontiers Desproges ou Coluche. L’humour et la fanfaronnade, remèdes contre une timidité originelle, celle qu’il a bien fallu vaincre pour prendre un micro et parler de ses vins, sont aujourd’hui devenus une seconde peau. “J’aime titiller, le jour où ça s’arrêtera, il faudra s’inquiéter ! La vie est trop courte pour s’habiller triste !” En faisant sien ce slogan New Man des années 70, Jean-Claude Masson revendique l’hédonisme, le plaisir du partage et des bonnes choses, que la rondeur assumée de sa stature laisse deviner. “Le règlement est carré, mais moi, je suis rond, je ne rentre pas dedans !” clame-t-il en ouvrant sa portière sur une parcelle quasi-centenaire.

JACQUÈRE ET PARTERRE

C’est donc en dépit des règles, dans les années 80, qu’il est l’un des premiers vignerons apremolains à laisser ses rangs s’enherber. “Il ne faut jamais que ce soit trop droit, c’est un fouillis organisé, comme dans ma cave”. L’herbe concurrente force la vigne à aller puiser des minéraux plus profondément, à traverser les différentes strates du sol. Ce faisant, elle gagne en qualité ce qu’elle perd en rendement : “les anciens ne s’étaient pas trompés en plantant ici de la Jacquère : le côté pauvre du sol apporte la richesse du vin”.

Il croque dans un raisin, constate le passage des blaireaux et des oiseaux, se félicite de l’ouverture de la chasse qui devrait limiter les dégâts causés par les sangliers. Mais il ne vendangera pas plus tôt, parce qu’“il ne faut rien brusquer, le temps se regarde, et puis, c’est septembre qui fait le vin”. Et aussi, plus prosaïquement, parce que son cépage est tardif et qu’il laisse les fruits frôler le flétrissement, gagner en maturité, le vin prendre de la matière.

Pour lui, d’ailleurs, c’est un cépage d’avenir : “avec le changement des conditions climatiques, beaucoup de vins, notamment dans le Sud, prennent beaucoup d’alcool, alors que la Jacquère n’est pas trop alcoogène, elle tourne en moyenne autour de 12°. ”

 Dans ce métier, il faut donner de sa personne, c’est compliqué si on n’aime pas son prochain. Et j’aime mon prochain... même si je préfère ma prochaine ! 

ASCENDANCE ET RÉCOMPENSES

Direction le bas du domaine, et une parcelle de vieilles vignes, plus clairsemée, qui avait appartenu à son grand-père, mais que Jean-Claude a récemment rachetée. Chez les Masson, depuis cinq générations, on est vigneron, et « Jean », de père en fils. La question de l’orientation professionnelle ne s’est donc jamais posée pour lui.

Après une seconde agricole et une spécification à Beaune, il a rejoint le paternel dans les vignes. Malgré leurs rythmes contradictoires - l’un est du matin, chasseur, pêcheur, l’autre est du soir, noceur, danseur - au-delà de la filiation, de la transmission, une réelle complicité lie les deux hommes. “Durant toutes ces années où nous avons bossé ensemble, nous n’avons pas eu une seule engueulade. J’avais du respect, il avait de l’écoute.” Pour ses 65 ans, il lui offre une cuvée en forme d’hommage, la collection Jean Masson : une sélection du patriarche qu’il vinifie “pour lui” chaque année.

Mais Jean-Claude Masson n’est pas qu’un homme de parole. Il n’est pas du genre à vous parler des heures de ses vins pour vous laisser repartir sans les avoir rencontrer. Halte obligatoire dans la cave familiale. 217 ans d’histoire, des centaines de bouteilles, des cuves qui en cachent d’autres... dans un mouchoir de poche ce fameux fouillis organisé.

Entre les murs épais, autour d’une longue table en bois sur laquelle se côtoient toutes les cuvées, le temps s’arrête. Certains y sont restés des heures, voire plusieurs jours : des amis bien sûr, mais aussi des sportifs, quelques starlettes, des Bordelais impressionnés par l’uniformité et la constance de ce qu’ils y ont bu, mais surtout un des sbires de Parker, qui, en 2009, fichera les vins du domaine, faisant entrer l’Apremont -un vin à fondue, pourtant, non ?- dans la Bible mondiale du vin... “Dans ce métier, il faut donner de sa personne, c’est compliqué si on n’aime pas son prochain. Et j’aime mon prochain... même si je préfère ma prochaine !” Le naturel ne revient pas au galop, Jean-Claude Masson ne l’a jamais chassé.

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Apremont, 73

Jean Claude Masson, si vous étiez...

... un cépage ?
La jacquère.

...un grand cru?
N’importe lequel de 1982, ma première année de vinif’, médaille d’Or à Mâcon, fier comme tout, j’ai dit à mon père, “t’as vu ?” et l’année d’après, c’était la cata...

... une autre boisson que le vin ?
Le Rhum, avec un s, mais agricole, il ne faut pas oublier d’où on vient.

...un plat à base de vin?
Des diots au vin blanc.

Et si vous n’aviez pas été vigneron ?
J’aurais été danseur ou motard pro !

Le mot de Bruno Bozzer, sommelier

"Une de ses Jacquère de plus de 10 ans, goûtée à l’aveugle sur un omble chevalier, m’a fait découvrir l’univers des grands Apremont de garde. Jean-Claude arrive à révéler, de par son travail à la vigne et en cave, la très grande complexité de ce cépage décrié en Savoie. De la petite cuvée «Lisa» au grand «Cœur d’Apremont», tout est bon dans l’Masson ! Essayez aussi «La Déchirée» sur un poisson de lac ou quelques huîtres."

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Photos : Guillaume Desmurs