degré cep

nicolas ferrand
sur la piste rouge

par Emmanuel Allait - 10 oct. 2017

entre altesse sereine et cimes

A la tête du domaine des Côtes Rousses depuis 2013, Nicolas Ferrand fait partie, à 32 ans, de ces jeunes pousses prometteuses du vignoble de Savoie. Les Mondeuses, Altesses et Jacquères qu’il cultive sur le terroir pentu de Saint-Jean-de-la-Porte atteignent déjà les sommets. Une belle récompense pour un parcours atypique.

"C’est ma 4ème récolte, et c’est la meilleure !”, s’exclame-t-il avec un large sourire. Point de forfanterie, ce n’est pas le style du personnage, modeste et pudique quand il s s‘agit de parler de ses vins. Mais plutôt la fierté du travail accompli. Un soulagement aussi. “Quand on tient une bouteille dans sa main, c’est à chaque fois un petit miracle ! Produire du vin est une activité risquée, une remise en question permanente, surtout en bio et avec peu de soufre”.

PENTE ASCENDANTE

Depuis qu’il s’est lancé, l’engouement pour ses flacons ne se dément pas. Du «vin de copains» à déguster sur des cochonnailles jusqu’à ses crus les plus prestigieux, en passant par les vins naturels, l’éventail est large. Une réputation flatteuse qui lui permet de figurer sur les cartes de plusieurs chefs étoilés, et qui dépasse même nos frontières.

Une partie de la production est exportée, notamment aux Etats-Unis. “En Savoie, on a une carte à jouer dans la mondialisation”, affirme Nicolas, qui reconnaît n’avoir jamais autant parlé anglais. De quoi faire taire les « cep-tiques », qui continuent à dénigrer les vins de Savoie souvent assimilés à un pousse tartiflette. En effet, et c’est tout le paradoxe, s’ils sont prisés par les Anglo-Saxons ou les étrangers, plus ouverts à la découverte sans doute, ils restent largement ignorés des locaux. Au grand regret de Nicolas. “Qu’ils laissent de côté leurs a priori et n’hésitent pas à venir déguster lors des salons!”

En tout cas, une première grappe de récompenses n’a pas tardé à tomber dans sa hotte. 3 millésimes lui ont suffi pour taper dans l’œil et le gosier des journalistes de «la Revue du Vin de France» et être estampillé «coup de cœur» de la rédaction. Une reconnaissance méritée qui a de quoi conforter ce jeune vigneron dans son choix de vie!

UN PARCOURS ATYPIQUE

Le parcours est en effet singulier et tortueux, à l’image de ces sarments indisciplinés qu’il s’échine à tailler lors des longues journées printanières. Issu d’une famille paysanne et montagnarde, Nicolas Ferrand quitte ses alpages qu’il affectionne et la ferme familiale pour Sciences Po et un Master en aménagement des territoires ruraux. Le cursus idéal pour éponger sa curiosité intellectuelle débordante, et qui trace un sillon direct jusqu’à une Chambre d’agriculture. C’est là, au fond d’un bureau que débute une carrière professionnelle “peu épanouissante”. “Je m’ennuyais”, reconnait-il, “même si je fréquentais des vignerons et des agriculteurs, le lien concret avec la nature me manquait”.

Produire son propre vin, il y pensait souvent, et pas seulement en se rasant. Tout en travaillant, il apprend à tailler, à vinifier, notamment du côté de chez Grisard. Enfin, en 2013, le pas est franchi grâce à “un ami qui s’installe. Il a un hectare de vignes en trop et me propose alors de l’exploiter”. Le voilà lancé!

Perfectionniste, il décide, parallèlement à ses débuts de vigneron, de peaufiner ses connaissances à Chignin auprès de Pascal Quénard, en pleine reconversion bio, et de suivre des cours à Beaune. Un virage à 180 degrés, aléatoire sur le plan économique, mais qu’il ne regrette pas aujourd’hui. Une vraie aventure familiale, avec le soutien de son épouse, et de ses parents, pourtant dubitatifs au départ. “Travailler dehors, suivre un vin du cep jusqu’à la bouteille, partager une passion... Mon métier change tous les mois, jamais de routine !”. Le rêve prend du corps.

 Voilà sans doute la recette. La performance dans la simplicité. Mais cela vient avec l’expérience. Au début, on veut toujours en faire trop en cave. 

SMALL IS BIO-TIFUL

Un projet bien charpenté et à l’investissement réduit. Matériel d’occasion, vinification à 30 km de ses vignes, à la Motte-Servolex, dans les anciennes écuries de la ferme familiale transformées en chai, parce que “dans une installation, ce sont les bâtiments qui coûtent cher”. Les 5,5 ha en fermage qui composent son domaine des Côtes Rousses sont majoritairement situés sur les coteaux baignés de soleil de Saint-Jean-de-la-Porte, “un super terroir, argilo-calcaire, exigeant, difficile à travailler à cause de la pente raide. Il ne faut pas compter ses heures !”. Mondeuse, Altesse, Jacquère, ces cépages autochtones injustement méprisés, prennent leur revanche et révèlent toutes leurs potentialités dans ce petit coin de Méditerranée, au pied des Bauges. “C’est le raisin qui fait le vin” explique-t-il.

Un domaine qui restera à l’échelle humaine, cultivé en bio, avec des rendements limités pour maîtriser la qualité. Pour quel résultat? Un vin de caractère, minéral, franc, sans artifices ni trucages, à l’image du personnage, carré, terrien, et un brin réservé.

LA «PATTE» FERRAND

Difficile de le faire parler de lui. Besoin d’être à l’aise pour se dévoiler peut-être. A peine consent-il à livrer les qualités indispensables d’un bon vigneron : “patience, abnégation, curiosité, mais tous les vignerons vous diront la même chose! Car le vin est un produit artisanal, fait à la main, avec des heures et des heures de travail. Beaucoup de présence dans les vignes, et peu d’intervention en cave, voilà sans doute la recette. La performance dans la simplicité. Mais cela vient avec l’expérience. Au début, on veut toujours en faire trop en cave”.

Un anti bling-bling, fier de ses racines rurales et respectueux du terroir. Une de ses cuvées, «Armenaz» porte ainsi le nom de la montagne où ses grands-parents montaient à l’estive leur troupeau de tarines. Un «paysan-vigneron», toujours en quête d’expérimentation voire d’originalité : des amphores en argile et en terre cuite pour stocker le vin “tout en gardant du contact avec l’air. Le matériau est plus neutre que le bois. Et puis, l’idée que le vin retourne dans l’argile après avoir poussé sur des terrains similaires me paraît intéressante” ; des bouteilles aux noms décalés «la Pente», «Mon Blanc», «Piste Rouge» ; des étiquettes dessinées par un ami grapheur. Un Savoyard pur jus, amoureux de sa région et de ses vins, mais qui n’hésite pas à arborer un tee-shirt « in pélardon we trust ». Sacrilège !

+ d’infos :
www.lescotesrousses.com
La Motte Servolex, 73

Nicolas Ferrand, si vous étiez...

...un accord mets et vin ?
Une Altesse avec un reblochon fermier, le casse-croûte du paysan.

...un cépage ?
La Jacquère, trop longtemps et injustement mal aimée.

...un grand cru ?
Un Saint-Jean-de-la-Porte

...un château ?
Ce sera plutôt une ferme ou un cellier. Je suis paysan vigneron, et je n’ai nulle envie de m’enfermer dans un château !

...un millésime ?
2020, l’année du vin ! J’y crois.

...un arôme ?
La pluie sur le calcaire sec, la meilleure expression de minéralité que l’on peut trouver dans mon cépage, la Jacquère.

...une robe ?
Rouge pourpre intense et profond, comme la Mondeuse.

Le mot de Bruno Bozzer, sommelier

"Nicolas nous a confié, il y a quelques années, quelques bouteilles de son tout premier millésime 2014, tout était déjà là! Equilibre, matière et concentration! Nous avons adoré «Piste Rouge» ce printemps, une éphémère cuvée souple fruitées et gourmande à base de Pinot Noir et Cabernet, mais c’est sur ses Mondeuse «St Jean de la Porte» et «Roussette Ensemble» que l’ensemble des équipes Java et Enoteca sont unanimes."

Photos : Guillaume Desmurs