degré cep

vins du beaujolais
- climato cep'tique -

par Mélanie Marullaz - 21 oct. 2019

les raisins sous la colère

LE 15 JUIN DERNIER, LE CIEL EST TOMBÉ SUR LA TÊTE DES VIGNERONS SAVOYARDS. DES TROMBES DE GRÊLE SE SONT ABATTUES SUR LEURS PARCELLES EN PLEINE FLORAISON, LAISSANT CRAINDRE, POUR CERTAINS D’ENTRE EUX, DE LOURDES PERTES. EN CE DÉBUT D’AUTOMNE, L’HEURE DES VENDANGES EST CELLE DE FAIRE LES COMPTES.

Les abricotiers dans la Drôme, les noyers en Isère, les pommiers et poiriers en Haute-Savoie et la vigne en Savoie... Juste avant l’été, les agriculteurs et producteurs de la région Rhône-Alpes ont pris de plein fouet cet épisode de grêle, d’une rapidité et d’une intensité inédites. Ce jour-là, il ne faisait pas bon avoir de vignes sur le passage de la tempête, plus précisément sur une ligne imaginaire reliant le clocher d’Apremont et celui de Saint-Baldoph. Pile l’endroit où la famille Richel a les siennes. “C’est une loterie, sourit le jeune Matthieu Richel, 3e génération sur le domaine, pour qui 2019 n’était que la 2e récolte en tant qu’associé. Il y a 10 ou 15 ans, la Bourgogne et le Cognac avaient été très touchés. Tout le monde doit y passer, et cette année, c’était nous. Mon grand-père de 86 ans n’avait jamais vu ça !”

SEMONCES SUR SEMENCES

“Avant, il existait des dispositifs de protection, des fusées”, explique Alexis Martinod, secoué par la bourrasque quatre jours à peine après avoir pris ses fonctions de directeur du Syndicat Régional des Vins de Savoie. “Mais depuis les attentats, pour les utiliser, il faut mettre en place des mesures extrêmement contraignantes, de stockage, de formation du personnel... Un peu comme pour les dispositifs de déclenchement des avalanches. Sauf qu’en stations, ils n’ont pas le choix. Mais ici, on ne les utilise plus.” L’outil n’est pas miraculeux, mais en Lavaux (Suisse) ou à Crêpy (Haute-Savoie), les vignerons comptent encore dessus.
En Savoie, c’est donc une combinaison de radars et de ballons à sels hygroscopiques, qui lui est préférée. Alertés à l’approche d’un orage, des vignerons formés à l’utilisation du système lancent les ballons. Au cœur du nuage, ils larguent les sels qui ont pour effet d’absorber l’humidité et diminuer la taille des grêlons, voire même les transformer en gouttes de pluie. Le dispositif est encore expérimental, il a montré ses limites le 15 juin. Avant de généraliser le processus, la Région veut donc accentuer les tests pour en prouver l’efficacité.

PERTES ET TRACAS

Trois mois après cette journée noire, quel bilan peut-on en faire ? “En tout, les dégâts concernent 200 à 250 hectares, soit 10% du vignoble, résume Alexis Martinod, les vignerons sont finalement peu nombreux à être très touchés, mais certains ne pourront pas du tout vendanger. Ce qu’il faut attendre aujourd’hui, c’est la déclaration de récolte officielle, pour mesurer l’étendue des pertes.”
Justement, fin septembre, Mathieu Richel a vendangé 1/2 hectare. Il récoltera encore une ou deux parcelles pour le plaisir, avec ses amis, mais du reste de ses 6 hectares, il ne tirera pas grand jus. “97% de notre domaine a été impacté, explique-t-il, et la moitié de ces parcelles touchées l’a été à plus de 100%. C’est-à-dire que pour ces vignes-là, les intempéries auront non seulement un effet sur la récolte de cette année, évidemment, mais aussi sur celle de l’année prochaine. Si on taille bien, en 2020, on pourra peut-être quand même récupérer 50 à 75% de fruits.”
Et les assurances ? “Trop chères, et elles ne nous couvrent pas à 100% ; seuls 6% des vignerons seraient assurés”, déplore Mathieu Richel. “Le Syndicat essaie de voir pour la rendre obligatoire et négocier des tarifs groupés. Mais est-ce que ça vaut le coup de payer pendant des années pour couvrir un épisode ?”
De son côté, la Région Rhône-Alpes-Auvergne parle de mettre en place un fonds régional d’assurances, pour rendre la couverture accessible à tous les agriculteurs et viticulteurs. Dès le mois de juillet, elle a annoncé le déblocage de 6 millions d’euros pour aider les filières les plus touchées. Les discussions sont encore en cours pour déterminer comment cette aide sera répartie.

 Les intempéries auront non seulement un effet sur la récolte de cette année, évidemment, mais aussi sur celle de l'année prochaine. 

ANTICIP’ACTION

En attendant, “on va serrer les poings et la gueule, commente Jean-Claude Masson, qui a perdu 30% de sa récolte en Apremont, mais pas son franc-parler. On ne va pas tendre la main, mais on va baisser la tête. De toute façon, on a anticipé ce genre d’aléas en mettant des hectolitres de côté en prévision d’une mauvaise année.” Cette sécurité, c’est le système du Volume Complémentaire Individuel (VCI) : “chaque viticulteur a un rendement par appellation ou dénomination géographique et un rendement butoir, maximal, détaille Alexis Martinod. Avec ce qui est entre les deux, il peut choisir de constituer une réserve, qui peut être reportée d’une année sur l’autre. Ça peut représenter une sorte d’assurance.”
En fin de compte, le recours systématique à l’assurance et la mise en place de dispositifs pérennes de protection dépendent tous de la même question : s’agissait-il d’un épisode isolé, exceptionnel ? Ou d’intempéries dont le dérèglement climatique risque d’accentuer la fréquence ? Sur la question, les avis et les angoisses restent partagés, résumés pourtant par un seule évidence : “la Nature reste la Nature, conclut Jean-Claude Masson, quoi qu’il se passe, elle finit toujours par nous rattraper et nous remettre les pieds sur terre.”

©FDSEA des Savoie - Emmanuel Michaud