degré cep

vins du beaujolais
- domaine karim vionnet -

par Magali Buy - 7 oct. 2019

du pain, du vin et du beur saint !

D’EMBLÉE, IL VEUT QU’ON SE TUTOIE. MÊME PAS LE TEMPS DE DIRE OUI, QU’IL EMBRAYE DÉJÀ. DERRIÈRE SON SOURIRE CHARMEUR, KARIM VIONNET N’A PAS LA LANGUE DANS SA POCHE ET POUR LE VIGNERON QUI DIT LUI- MÊME METTRE «DU BEUR DANS LES PINARDS», MIEUX VAUT ÉVITER DE FAIRE DU VIN DE MESSE, SOUS PEINE DE FINIR AU FOND DU PLACARD.

Je l'avoue, ce slogan est terrible, je suis même pesteuse de ne pas l'avoir trouvé avant lui. C'est qu'il en faut de l'auto dérision pour jouer ainsi de ses origines et bosser au milieu des vignes. Assurément, l’humour est son carburant quotidien. C’est donc à la bonne franquette et dans un tee-shirt à son effigie qu’il m’accueille au caveau. Entre deux rangées de bouteilles, j’essaie de suivre... Qu’est-ce qu’il parle mon Dieu !

AU BAPTÊME...

Pour faire court, l’histoire quasi biblique du vigneron, tout le monde la connait ici. C’était il y a un peu plus de 45 ans, Karim, 1 an et demi, est accueilli au sein de son futur foyer adoptif. Joseph chef de famille et charpentier - oui oui - et Marie, son épouse - promis ce n’est pas une blague.- On aurait pu l'appeler Jésus, mais faut pas pousser le bouchon Maurice, on n’est déjà pas mal ! Ses parents ne roulent pas sur l’or, mais il ne manque de rien et surtout pas d’éducation : “Pour les extras, il fallait aller travailler : à 11 ans, je faisais péter les derniers jours d’école pour relever la vigne et gagner deux trois sous...” C’est là qu’il fait ses premiers pas dans les raisins. Sans s’y attarder, il prendra un autre chemin.

PAIN PERDU...

“Tu ouvriras ta gueule quand tu gagneras ton pain !” Là encore, tout le monde connaît la réplique de son père, mais comment faire autrement que de la rappeler, quand on sait que Karim a commencé sa vie professionnelle comme boulanger, un peu provoc non ? Entre farine au levain et petits pains, il travaille deux années, puis part faire l’armée, avant de rentrer au bercail. Alors qu’on l’attend en boulangerie, il fait les vendanges chez un vigneron du coin et change de programme, il n’en partira plus ou presque. Il roule sa carrière de boulanger dans la farine et s’éduque aux vignes sur le tas, se prend de passion et s’enivre de savoir, plus de doutes.

VIN DE MESSE

11 ans durant, il bosse en culture conventionnelle, et il le fait bien. Mais quelque chose le titille. Ce qui l’intéresse se trouve à quelques mètres de là. Dans les quartiers de Marcel Lapierre où il se plaît à traîner avec les potes, la culture des vignes sans désherbage ni chimie l’interpelle. Le soir, après son travail, il observe cette vinification naturelle. Et participe même à la mise en bouteille et au célèbre méchoui du 14 juillet chez ce voisin inspirant. L’euphorie le porte et l’envie lui prend : et s’il se lançait, lui aussi. Il se fait la main dans un domaine où on lui laisse le champ libre, mais c’est la cata ! “Ça s’est très mal passé, je m’occupais de 5 hectares chez un rentier qui m’a pris pour un con et m’a dégoûté des vignes.” Il y reste à peine 6 mois et laisse tout en plan. A la clé, une belle dépression. Un boulot dans la fonderie alu pour oublier, mais la malchance le poursuit. En 2004, il se casse une jambe et est contraint d’arrêter toute activité pour un temps. Celui de la réflexion. Un mal pour un bien ? Pendant sa rééducation, il retrouve ses amis à la vigne, entre casse-croûtes improvisés, coups de sécateurs et p’tit blanc qui réchauffe, la convivialité lui met du baume au cœur, il reprend goût, et le déclic est là.

RÉSURRECTION

“Ma jambe me faisait encore mal, mais je n’en ai pas démordu. Un matin, je suis allé à la chambre de commerce pour me lancer en indépendant : je voulais entretenir les vignes et rien d’autre. Revenir à mes premières amours.” Karim connaît du monde, c’est un bon gars et les nouvelles vont bon train. Guy Breton est le premier à lui confier 4 hectares, un second vigneron lui fait confiance, puis un troisième, plus vite que son ombre, il se retrouve avec 11 hectares sous le pied, un défi loin de l’effrayer: “Faut se lever le matin, c’est tout ! Ça n’empêche pas de manger !”
La suite ? Dans la foulée, il passe à l’étape suivante et fait ses premières vinifications nature chez P’tit Max (Guy Breton), enchaîne de belles rencontres jusqu’en 2006 où un importateur japonais séduit par son travail, lui propose l’impensable : “Je veux que vous me fassiez du vin. Le vôtre !” Karim tombe des nues, mais saisit sa chance. Et si c’était maintenant ? Il trouve deux hectares à Quincié et tout part de là.

AMÈNE...

Il fait peu de bouteilles et s’en sort bien, il baigne dans son jus et investit dans un domaine à Villié Morgon en 2010, jusqu’à essuyer ses premiers plâtres. “En 2016, j’ai été en redressement et j’ai failli tout faire capoter. Je ne pouvais pas labourer, entretenir et faire du commerce. Et puis j’ai peut-être trop investi. Travailler dans les vignes, ça OK, mais l’administratif, c’est une autre histoire.” A laquelle il va devoir se frotter. A commencer par trouver une solution financière pour sortir son domaine de ce mauvais pas. A contre cœur, il achète du raisin pour faire du négoce et plus de bouteilles. Il sort la tête de l’eau et sauve les meubles. Il a eu chaud, mais il a compris la leçon. Aujourd’hui encore, Karim vit de ses 7 hectares bichonnés au tracteur, et du négoce. Il y trouve son équilibre et ne rend aucune grappe jalouse. Tout est travaillé en naturel : on fait de la qualité ou on ne fait rien ! Et il opte pour une méthode particulière : “En vin nature, on travaille à basse température et on refroidit les raisins, c’est un peu l’antithèse du beaujolais, parce que tout le monde fait de la thermovinification - procédé qui consiste à chauffer une vendange fraîche(ndlr) -. On favorise le travail des levures au dépend des bactéries qui sont neutralisées en-dessous de 14 degrés. J’arrive ainsi à tirer des vins plus portés sur le fruit.” Gourmandise quand tu nous tiens.
Canada, Etats-Unis, Allemagne, Brésil ou encore au Japon, les cuvées nature de Karim sont reconnues pour leur pureté et cette sensibilité qui lui est propre : Du beur dans les Pinards, Vin de Kav, Beaujolais Village ou The Rawzé (à prononcer avec l’accent anglais) - cuvée rosé tout juste sortie du panier -, de l’étiquette au goût bien tranché, tout est bon, gourmand et surtout plein d’audace !
Depuis le mois de mai, Noémie, sa fille, s’affaire à ses côtés pour sa plus grande fierté. Et un certain soulagement sur la paperasse. Derrière ce bagout des diables, c’est toute une histoire qui s’écrit, celle d’un Beur qui fait du vin, celle d’un petit garçon égratigné tombé ici par hasard, un hasard q

Le Mot de THOMAS LORIVAL

Une des toutes dernières découvertes que j’ai faites. Le nom de cette cuvée Du beur dans les pinards, m’avait interpellé et c’est rare que je m’arrête sur un nom. C’était un vin très digeste, avec un toucher de tanins très soyeux, de la gourmandise, un peu de folie et de liberté dans la vinification, ce qui lui allait parfaitement. Et quand je pose mon regard sur le domaine, il y a une éthique, beaucoup de propreté et de respect à la vigne... Ce sont des vignerons dont j’apprécie la démarche. J’aime que le vin me laisse une émotion et que le travail et l’investissement témoignent de tout ça.

 

+ d’infos : Instagram : domaine_karimvionnet Villié-Morgon I 69

photos : Floartphotography