degré cep

vins du beaujolais
- domaine lapierre -

par Magali Buy - 4 oct. 2019

les 2 font lapierre

DANS LA COUR D’UN DOMAINE TYPIQUE DU 17E, LES RIRES D’ENFANTS RÉSONNENT ENCORE. AU CŒUR DE CETTE VIEILLE BÂTISSE COULEUR SOLEIL, CAMILLE ET MATHIEU LAPIERRE ONT DES SOUVENIRS QUI DANSENT... DES PIEDS DANS LES CUVES AUX MAINS DANS LES GRAPPES DE VILLIÉ-MORGON, ILS PORTENT L’AMOUR D’UNE TERRE EN HÉRITAGE ET D’UNE 4E GÉNÉRATION DE VIGNERONS PLEIN D’ENTRAIN, MAIS SANS TROP D’INTRANTS.

Camille est occupée à l’organisation du Festival Dezing qui se joue à quelques kilomètres, c’est donc son frère Mathieu qui m’accueille pour parler bouteille. Et depuis leur arrière-grand-père à la fin du 19e, il en a coulé du vin sous les ponts ! De la bouteille, cette génération en a déjà sacrément. Il suffit de le brancher sur les vins natures, pour que Mathieu nous remette sans tarder les pendules à l’heure.

AU NOM DU PÈRE...

Pour bien comprendre, il faut revenir en 1973. Camille et Mathieu ne sont encore pas nés, quand Marcel Lapierre, leur père, reprend le domaine familial. Il suit l’apprentissage reçu à l’école, fait des vins qu’il n’aime pas, et constate que les recettes qu’on leur enseigne ne sont peut-être pas les bonnes. Et c’est sa rencontre avec Jules Chauvet, dans les années 80, qui va confirmer ses doutes. L’homme est un négociant réputé de la région. Il fait du Beaujolais pour le Général de Gaulle, des recherches pour l’Institut National de l’Origine et de la Qualité (Inao) et passe une bonne partie de son temps dans son labo, à travailler sur les macérations carboniques très pratiquées dans le Beaujolais. “Nos vignes souffraient régulièrement d’une maladie assez courante qu’on appelle la piqûre lactique. A l’époque, on traitait ce problème avec le soufre - sulfite - sans connaître vraiment la source du mal. C’est à partir de ses travaux qu’une poignée de vignerons, dont mon père, ont pu appréhender la microbiologie, comprendre comment éviter ce risque majeur, sans avoir recours systématiquement au médicament.”
Loin de vouloir faire comme tout le monde, et surtout du « facile », Marcel Lapierre opte pour des méthodes ancestrales plus poussées et d’un savoir-faire colossal à la vigne, pour des cuvées des plus naturelles. Au moment où la mode est au beaujolais de masse, goût de banane en sus, le vigneron secoue les idées reçues et fait péter le bouchon avec un vin qui dénote par sa pureté et des arômes surprenants, et ne lâche pas son cheval de bataille.

DU FILS...

“Notre père était à contre-courant et n’a jamais fait marche arrière. Je me souviens, gamin, d’aller aux réunions de Nature et Progrès, quand les écolos balbutiaient la nouvelle forme de volonté paysanne. C’était passionnant d’assister à ça et surtout d’en voir l’évolution.” Difficile de ne pas suivre le mouvement, non ? Et pourtant, on ne peut pas dire que Mathieu en prenne direct le chemin. La fratrie a grandi ici, et comme il dit : “y’a pire. Il y a de la place pour jouer, la convivialité des vendanges, la famille, les amis et quelques cuisiniers comme Alain Chapel, qui venaient parler pinard dans la cuisine.” C’est d’ailleurs derrière les fourneaux que Mathieu veut jouer des mains. Il fait ses études dans le Jura, décroche un poste de chef, son job l’emmène partout et étanche sa soif de curiosité. Et même s’il s’éclate, il a déjà une idée en tête : “En fait, je voulais faire du vin, mais les écoles agricoles de l’époque n’étaient pas le meilleur endroit pour apprendre l’esprit critique et la maîtrise du métier, trop d’influences économiques parasites. Passer par la cuisine a été un choix judicieux. Chili, Hollande, Canada, j’ai pas mal voyagé et repris une formation viticole avant d’en venir aux vignes, et tout ce que j’ai appris me sert énormément aujourd’hui.” Mathieu suit donc les traces de son père ? “Je suis rentré en 2004, j’ai eu la chance de travailler avec lui pendant 6 ans avant qu’il ne décède, puis Camille m’a rejoint en 2013”. Sommelière de formation, elle se perfectionne à ses côtés et sur le terrain... Frère et sœur : même combat ? Oui, mais lequel en fait ?

ET VIN D’ESPRIT

Leur père leur a laissé un héritage significatif, une philosophie de la culture, un amour du beau et du bon. Mais les tout jeunes vignerons - 33 ans pour Camille, 37 pour Mathieu - ont aussi hérité du gène vindicatif et battant, celui qui amène à repousser les limites pour faire valoir le juste, en terme de fruit comme de terroir: “Un raisin contient tout ce qu’il faut pour faire du vin, il n’y a pas besoin de rajouter quoi que ce soit. Ce n’est pas toujours possible à 100% parce qu’il y a des accidents climatiques et des aléas qu’on ne maîtrise pas. Ce n’est qu’en cas d’extrême urgence, qu’on intervient avec du sulfitage, car quand je dis : pas d’intrants, c’est mon but, mais je ne suis pas superman ! L’idée maîtresse est de ne pas modifier la chimie qui est donnée dans un millésime, garder le raisin le plus intact possible en gage d’authenticité. Exprimer cette identité si particulière qu’on a à Villié-Morgon et qu’on ne retrouve nulle part ailleurs dans le Beaujolais.” Ah oui ? Et qu’est-ce que c’est ?

AU PARADIS...

“Déjà, on fait du Morgon et je tiens à ce qu’on reconnaisse cette appellation. Et du Lapierre aussi, on a une façon de vinifier dans la finesse et non dans la démonstration.” Le Gamay est un cépage fragile qui nécessite un travail manuel rigoureux. Au moment des vendanges, les grappes sont triées sur le volet avant d’atterrir dans la cuve. Un jus se forme en fond, fermente et produit spontanément du gaz carbonique - plus lourd que l’air - qui immerge la cuve, laissant les raisins à la surface sans fermentation. Ils vont se momifier, leur couleur s’altérer et les particularités aromatiques s’extraire. Le jus est évalué sans cesse, goûté et analysé à tous les stades et une fois jugé apte, hop au pressoir ! “Quand on décide que c’est suffisant, on voit ce qu’on peut en faire et on sait qui va décider de la suite, nous ou le raisin ! Parfois ça se joue à pas grand-chose et comme disait notre père : « En vinif nature, c’est comme un motard à 200 km/h sur l’autoroute, il faut juste penser à être un peu à droite, ou un peu à gauche, ça ne paraît pas beaucoup, mais c’est énorme.” Pendant 12 heures, les fruits sont des cailloux d’orfèvrerie, les baies restent sur les rafles et les pépins dans les baies, seul le jus est gardé, jus de fruits 100% pureté qu’ils appellent le Paradis...
Avec un vin des plus purs, raisonnés et surtout bon vivant comme eux, ils défendent les valeurs d’une agriculture équilibrée et gastronomique, celle qui rend grâce au raisin, avec leur p’tit truc en plus, “faut que ça goûte bien”, comme on dit ici. Adéquation entre terroir, humain et mère nature, ces deux-là n’ont pas fini de nous faire tourner en barrique !

http://www.marcel-lapierre.com/#/home

Villié-Morgon, 69

 

Le Mot de THOMAS LORIVAL

Le domaine de Marcel Lapierre est un domaine historique, c’est donc toujours une émotion quand on goûte ses vins, il y a un supplément d’âme, une part de respect pour le personnage et ce qu’il a apporté au Beaujolais. Le virage a été joliment pris par ses enfants. Depuis 2 ans, leurs vins ont gagné en éclat, en profondeur, notamment la cuvée Marcel Lapierre, des vieilles vignes sur Morgon, qu’ils ne font que pour les grands millésimes. Leurs vins ont une vraie densité, mais leur gourmandise fait qu’on les apprécie soit dans la jeunesse, soit avec de l’âge : la structure ne change pas vraiment, mais la gamme aromatique évolue vers du plus épicé, les fleurs fanées, le pot-pourri.

photos : Floartphotography