degré cep

vins du beaujolais
- les bertrand -

par Mélanie Marullaz - 8 oct. 2019

rock à fleurie

VIGNERON À FLEURIE ? AVEC SA TIGNASSE DRESSÉE AU-DESSUS D’UN LARGE SOURIRE, YANN BERTRAND DONNE L’IMPRESSION QU’IL VA DÉCOIFFER SES CUVÉES. MAIS NE VOUS Y TROMPEZ PAS, COMME SA HOUPPE DE CHEVEUX, EXTRÊMEMENT TRAVAILLÉE, LA MANIÈRE DONT IL FAIT SON VIN N’A RIEN D’IMPROVISÉ...

Un petit côté rockabilly qui inspire immédiatement la sympathie, une décontraction toute trentenaire et une passion contagieuse, Yann Bertrand n’a rien d’un... banquier. C’est pourtant derrière un guichet, après une Licence Pro Banque et Assurances (si, si...) qu’il fait ses premières armes professionnelles. “En costard, je faisais peur aux petites vieilles ! Ce métier n’était vraiment pas pour moi.” En pleurant, mais pour le plus grand soulagement de son paternel, il rentre donc au domaine. Ce domaine de Grand-Pré que son grand-père viticulteur Louis avait acheté en 1972, et que ses parents Guy et Annick ont repris 20 ans plus tard. Ce domaine dans lequel ils reçoivent en famille, ouvrant, en toute simplicité, leurs bouteilles et leur table le temps de se raconter, un œil sur les parcelles qui entourent la maison, l’autre sur la chaîne du Mont-Blanc, qu’on devine au loin, les jours de beau temps. Yann a grandi dans ces vignes, en a arpenté toutes les lignes, sans pour autant envisager d’y travailler. Mais le temps d’encaisser son erreur d’aiguillage, il y revient pour donner un coup de main, et à l’occasion d’une livraison à Paris, prend comme un coup de poing : “c’est là que j’ai vu le métier de vigneron dans les yeux des autres”. Et que tout s’est enchaîné.

ENTRÉE EN SCÈNE

A grandes rasades de rouge. Mais au PMU de Fleurie, ce sont de beaux crus du Beaujolais qui remplissent les ballons, “pour une cuite intelligente, selon les recommandations parentales”. C’est là qu’il retrouve ses copains «fils de», Alex Foillard (fils de Jean) ou Jules Métras (fils d’Yvon), tombés, quand ils étaient petits, dans les cuves de ces vins natures qu’ils lui font découvrir. En parallèle, Yann devient barman-sommelier aux Deux Alpes. Sur son CV, sa seule hérédité, d’origine viticultrice contrôlée, le fait embaucher : “alors que je ne connaissais pas tellement d’appellations...” Pour combler ses lacunes, il bouquine donc tout ce qui s’écrit sur le vin, mémorise, potasse, approfondit, bosse, bosse et bosse encore.
En 2010, il assiste aux obsèques de Marcel Lapierre, grand précurseur des vins sans soufre : “il y avait un monde fou, et j’ai voulu savoir pourquoi. J’ai trouvé un livre qui expliquait qui il était, qui parlait de ses vins... et à chaque fois que je rentrais à la maison, je posais des questions.”
Tant et si bien qu’il finit, en 2012, par se lancer dans une formation à Beaune, pour devenir responsable d’exploitation. Un cursus qu’il suit en alternance au domaine familial, où il commence à jouer sa partition.

VAINQUEUR PAR CHAOS

“Peu de parents laissent entièrement faire leurs enfants, ils ont plutôt du mal à lâcher du leste. Moi, ils m’ont dit : si tu reviens, ce n’est pas pour faire comme nous, c’est pour faire autrement.” Depuis plusieurs années déjà, Guy et Annick avaient engagé la conversion de leurs terres en bio. “On avait vu nos enfants jouer dans les vignes avec leurs petites motos, juste après avoir passé le désherbant... je saturais de travailler comme ça, confesse Guy, j’aurais fini par abandonner mon métier. Alors je me suis dit, si t’arrives pas à vendre ton vin, tu vendras du beau raisin. La 1re année, on a donc expérimenté le bio sur un hectare, et l’année d’après, on a tout converti.”
En 2013, ils obtiennent la certification et Yann fait sa 1re vinification. Un assemblage de deux parcelles de vieilles vignes qu’il travaille en biodynamie, élevées et vinifiées séparément, qui lui donne du fil à retordre : panne de chambre froide, pénurie de CO2 pour la macération, défaut de frein sur le chariot élévateur et avarie sur la presse... “C’était la cuvée du chaos !” Le nom restera pour un vin qui, malgré cette appellation, se révèle un hit. “On recevait plein de mails, mais au début on ne croyait pas au positif, on attendait le retour de bâton...” Mais il ne revient pas ce bâton, et file même, au-dessus de l’Atlantique, jusqu’aux Etats-Unis. Etre un gros bosseur, ça finit toujours par payer.

ROCK’N RÔLES

Une seule fausse note cependant, que Yann reconnaît : avoir fait figurer son seul nom sur la bouteille. “On ne parlait que de moi, alors que ce n’était pas la réalité. Je ne pourrais rien faire tout seul”. Dès l’année d’après, l’équilibre est rétabli : LES Bertrand, Annick avec ses lunettes, Guy avec les siennes posées au sommet de la tête, et Yann avec sa houppette, sont croqués sur l’étiquette. Car le jeune vigneron a le respect de son ascendance, génétique ou symbolique, chevillé au cep: “Je remercie Marcel Lapierre, je n’aurais jamais su parler des vins natures comme il l’a fait. Nous, on arrive en 3e génération, les gens nous écoutent, ils espèrent nos vins, déroulent le tapis rouge, parce qu’avant nous, des vignerons comme lui ont défriché, ils se sont retrouvés devant une forêt et ils y sont allés au coupe-coupe !”

WINE AROUND THE CLOCK

Aujourd’hui, les Bertrand produisent cinq cuvées, en appellation Morgon et Fleurie, scellées par Jérémy, le frère de Yann, ancien pilote moto et inventeur, dans la cave famililale, d’une machine à cirer les bouteilles. Le jeune vigneron vit, lui, avec les préoccupations de son époque et se questionne sur l’avenir du Beaujolais. “La demande des consomma- teurs va à l’inverse du dérèglement climatique. Avant, on faisait du vin à 10° et on espérait du 13,5; aujourd’hui, avec les étés caniculaires, on produit du 14° et les gens veulent du 10°. Pendant 20 ans encore, on va pouvoir faire du Gamay, frais, mais après ? Il faudrait peut-être commencer à planter autre chose et sortir de l’appellation... Mais pour l’instant, on est heureux !” Une note positive dans la bouche de celui qui s’avoue toujours un peu stressé, par le fruit des vendanges, par le résultat de sa vinification, par l’accueil que les clients lui feront... mais qui aime donner des émotions, faire un vin qui «représente le vigneron». Le sien est enthousiaste, franc du collier, il sait d’où il vient et où il veut aller, et s’il avait une tête, elle serait certainement coiffée d’une houppette ! Bon... D’accord, ça, c’est un peu tiré par les cheveux...

+ d'infos : http://les-bertrand.com

Fleurie, 69.

Le Mot de THOMAS LORIVAL

La Cuvée du Chaos, de Yann Bertrand, des vieilles vignes sur l’appellation Fleurie, donne une expression des Beaujolais qui fait oublier que ce sont des vins légers. Une profondeur sans ostentation, des choses réfléchies, sans pour autant que cette maîtrise soit aseptisante. Au contraire, elle amène beaucoup de vie au vin, qui avec un peu de vieillissement, se livre avec des facettes magnifiques. Yann Bertrand fait aussi preuve d’une grande maîtrise dans les vinifications. Même s’il peut rester un peu de gaz c’est plus une protection, bénéfique, qui permet d’apprécier les vins sans soufre, mais avec beaucoup de précision.

photos : Floartphotography