frou-frou

robert clergerie

par Magali Buy - 2 avr. 2018

robert clergerie les pieds dans le plat

«Bonjour mademoiselle, c’est Robert Clergerie. J’ai un empêchement pour lundi, mais mardi pas de soucis». Cette voix grave et posée, directive et chaleureuse m’interpelle. A 83 ans, l’homme qui a chaussé les plus jolis pieds de la planète en a encore sous la semelle. A l’occasion de la sortie de sa biographie*, il revient sur les moments forts de sa vie avec humour et sans langue de bois, amorti garanti !

Originaire des Hauts-de-Seine, c’est à l’âge de 9 ans que Robert se frotte une première fois à la chaussure. 1943, parti en livraison avec son père épicier chez un bottier d’Argens, il goûte à sa première madeleine de Proust. “J’étais émerveillé par tous ces poinçons, tenailles ou petits marteaux accrochés au mur… Les bottiers en ont tellement! Il me reste surtout gravé une paire de chaussures qu’il avait faite à ma mère alors que la guerre nous privait de matières premières : une paire aux bouts fermés, et à l’arrière ouvert, en chevreau bordeaux avec un talon compensé.”
Le génie sort-il de là ? Allez savoir.

DANS SES P’TITS SOULIERS

Mais si le petit garçon rêve, il n’a pas vraiment le temps de penser. A la maison, l’épicerie est la priorité, pas de place pour la sensiblerie, on n’a rien sans rien ! Elève turbulent, un peu chahuteur, il finit sup de co’ sur les charbons ardents : “j’ai passé mes examens comme un sauteur en hauteur, mon short a toujours frôlé la barre!”. Son rêve : quitter la maison. Des envies de partir loin.

Et ça n’a pas traîné ! Après un voyage en Finlande durant sa 2ème année de sup’, été 1958, il saisit l’opportunité de s’exiler outre-Atlantique, pour occuper un poste administratif dans la sidérurgie au Mexique. Entre libération et impatience, il débarque, découvre un bout des Amérique, tout un périple. “A l’époque les gens ne voyageaient pas. Ils ne bougeaient qu’à côté de chez eux. Ce côté casanier m’a toujours un peu choqué. Peu de gens ont l’esprit aventurier !”

Lui évidemment, il l’a ! Et pour le jeune homme élevé à la dure, chaque moment, du plus insolite au plus cocasse est un cadeau.

Mais l’euphorie ne sera que de courte durée. Printemps 1959, la guerre d’Algérie fait front, il doit rentrer en France, l’armée le réclame. Fin de service, épisodes de la vie chargés dans sa besace, il fait la rencontre de Lucile, la femme qui va porter autant que lui l’histoire Clergerie. L'octogénaire s’anime davantage : “Je le dis, je le proclame, un homme est le fait de sa femme. Capitale, elle est un facteur d’équilibre. Lucile a mis sa carrière de sage-femme entre parenthèses pour élever nos 3 enfants. Il y a eu de l’intelligence et de l’amour ; sans ça, ça ne marche pas. Si c’était à refaire je reprendrais la même!”, souffle-t-il avec humour!

Robert Clergerie

L’ESTOMAC DANS LES TALONS

Si l’amour le porte, le travail l’ennuie. Pas à l’aise dans ses baskets, il démissionne, sans filet, jusqu’au jour où il tombe sur l’annonce d’un certain Jourdan. Le célèbre chausseur recherche un cadre bien vissé pour gérer son usine. Poussé par sa femme, il se jette dans la gueule du loup et c’est l’allure modeste et le cœur en chamade qu’il foule le pas!

On est en 1971, il a 37 ans et enfin le pied dedans ! “J’étais heureux, j’avais crevé l’abcès de mon chômage et une BMW 2002 tii pour voiture de fonction ! Imaginez pour un homme !”

Roland, le fils de Charles Jourdan lui apprend le métier, jusqu’au moindre moindre détail. Dessous, envers et travers de la chaussure, comment avoir l’œil de lynx et l’erreur au garde à vous ! “Le patron d’une PME, c’est quelqu’un qui ne doit pas être forcément bon partout, mais qui doit surtout être mauvais nulle part!”

Il remet l’usine sur les rails. En plein apogée, on lui propose une promotion empoisonnée, qu’il refuse aussi sec : “C’était ordinaire, du synthétique, ça sentait le poisson de la cave au grenier! Et c’était de la grande distribution. J’étais sûr que ça queuterait et ce fut le cas.” Robert quitte son poste et prend les rennes d’Unic Fenestrier, première marque de chaussure de luxe pour homme depuis 1895, installée à Romans sur Isère, la fameuse capitale de la chaussure.

ET PETITS PAS…

En difficulté, la marque est en demi-teinte. Robert remonte ses manches. Il planque soucis et affiche bonne humeur pour qu’elle devienne contagieuse. Le renouveau souffle. Entre comptabilité, gestion du personnel et tâches administratives de rigueur, la création est une bouffée d’air frais. “Même si je ne dessinais pas, parfois je croquais une courbe, un talon. J’étais directeur artistique, je donnais les tendances, les grands axes des collections et j’étais le monsieur qui disait oui ou non!”

Il tient la barre jusqu’en 1981, mais la marque vieillissante peine à remonter les finances. “Avec une femme, trois enfants et aucune garantie. Là, j’ai perdu le sommeil…” Sauvé par la banque, il a eu chaud, mais repart de plus belle. C’est là qu’Annie Destin, rédactrice de féminin - qui porte bien son nom - soumet l’idée du siècle : “Robert, tu as un joli nom, mets-le sur tes chaussures! Comme ton usine fait de l’homme, fais des chaussures d’hommes pour femmes”.

Ni une, ni deux, l’idée galope : il revisite 3 modèles, Paris, Paco et Palma sortent de son chapeau, la maison Clergerie est née!

GRANDES POMPES…

Déroutante et percutante, l’allure garçonne cartonne, la marque casse la baraque. Loin des collections de ses pairs, il joue la carte du confort avant le bling bling! Et made in France, Svp…

Epoque prospère, la marque s’exporte avec une facilité déconcertante. Hong Kong, New York, Londres et j’en passe, magazines, défilés et pieds VIP, rien ne résiste à la tornade Clergerie : “Pendant 20 ans ça a été énorme, on a été récompensé par 3 fois «The best designer of the year». C’est juste extraordinaire!” reconnaît-il aujourd’hui.

Ça ne fait aucun doute, Robert a l’étoffe d’un patron, le culot d’un meneur, le génie du créateur. Mais il a surtout le cœur aux commandes. Sous son air directif et rigoureux, se cache une sensibilité à fleur de peau, une humanité un peu hors du commun. Il implique ses employés, eux s’appliquent et ça marche! Sûrement une des clés de son succès. Mais pas que…

 LE SUCCÈS EST UNE CHOSE TRÈS DANGEREUSE, J’AI PRIS LA GROSSE TÊTE ET J’AI FAIT UNE ERREUR. 

ET COUP DE POMPE !

Alors, quand en 1989, deux de ses collaborateurs lui proposent de racheter l’usine Caty et de surfer sur la vague du succès, il se laisse convaincre par le rêve et fonce tête baissée. “Le succès est une chose très dangereuse, j’ai pris la grosse tête et j’ai fait une erreur.” C’est la douche froide.

La maison essuie un échec et doit, en plus, faire face à un crash financier en interne dissimulé par deux de ses cadres. L’usine suffoque. Robert pris à la gorge se plie aux conditions de la banque. Tiré de bout en bout par les investisseurs, il reste actionnaire mais vend son âme. L’addition est salée, indigeste même, mais il garde bon pied bon œil et reste directeur artistique de sa marque.

2001, arrivée d’un PDG incompatible. L’homme aux volumes improbables, comme disait Saint Laurent, tire sa révérence et prend finalement sa retraite… pas pour longtemps!

BIEN DANS SES BOTTES !

Romans traîne ses pieds, le monde de la chaussure s’écroule. L’usine made in France tient la tête hors de l’eau, mais pour combien de temps? Jeune retraité, Robert s’ennuie, la création lui manque, mais là, surtout, il trépigne et pense à ses 250 employés… Réunions, brainstorming, il envisage de reprendre… Mais comment ? Des investisseurs ? Non merci !

Alors à la surprise générale, l’année de ses 70 ans, main dans la main avec Lucile et à 2 jours du dépôt de bilan, il pose deux millions d’euros sur la table et reprend de l’appétit: “Je ne suis pas un chevalier blanc pour autant, soyons lucides. Saint Vincent de Paul, c’est bien, mais il se faisait lui-même plaisir en faisant du bien.”

Pourtant si le personnel avait pu sauter dans les flaques, son bonheur aurait été sacrément éclaboussé. L’usine reprend des couleurs et la mauvaise mine se fait oublier. Elle va retrouver un rythme de croisière, mais pas sa vitesse de pointe. Robert transmet son savoir aux stylistes en herbe, chausse Michelle Obama, Emma Thompson et les pieds des grands défilés et après quelques belles années en rab, décide, serein, de raccrocher. Mais pas n’importe comment ! “Les gens avaient été habitués à des relations humaines, alors il fallait quelqu’un qui porte ces valeurs, polyvalent avec de l’autorité.”

Il revend finalement aux Fung, une famille hongkongaise choisie sur le volet et prend définitivement sa retraite en 2012 à l’âge de 77 ans.

RETRAITE ET FLAMBEAU

Aujourd’hui, la Maison Clergerie est encore sous l’aile des Chinois et mise toujours sur le made in France, dans les pas de son créateur. Aux commandes, Perry Oosting, le PDG et David Tourniaire-Beauciel à la direction créative apportent un renouveau à la marque de chaussures de luxe en retirant, il y a quelques mois, le prénom de son fondateur au profit du nom et uniquement du nom. “Ça tourne, je suis content. Mon prénom ? Aucun problème. C’est dans l’air du temps. On parle de Dior ou de Saint Laurent, pourquoi pas Clergerie ? Et puis, ils n’ont rien abîmé, ça ne me pose aucun souci.”

David Tourniaire-Beauciel

Côté mode, l’hiver 2018 signe le retour de l’homme dans la collection, et revient aux sources de Fenestrier. David Tourniaire-Beauciel s’explique “Clergerie a débuté en chaussant les femmes avec des souliers d’hommes, sans compromettre pour autant leur féminité. A l’inverse, j’ai commencé par travailler sur des formes, des silhouettes et des concepts féminins existants, pour ensuite les décliner et les adapter sur des modèles masculins”. Joli pied de nez !

+ d’infos :
robertclergerie
.com

* Biographie : «Robert Clergerie, l’homme qui chaussait les femmes» par Camille Sayart : editionsleduc.com

Photos : Courtesy of Clergerie