Humeur

goldorak, candy et albator
sont dans un bateau...

par Emmanuel Allait - 6 juin 2019

fulguro mise au point

Si le 43e festival du film d’animation d’Annecy, ce mois-ci, met à l’honneur, à juste titre, le Japon, on oublie que les premières séries animées japonaises qui débarquent en France à la fin des années 1970, ont été étrillées par la critique. Jugés violents et abrutissants, les goldorak, candy, ou albator, ont pourtant fait entrer la culture nippone en France et marqué toute une génération de gamins! Opération réhabilitation !

"Il traverse tout l’univers, aussi vite que la lumière... Qui est-il? D’où vient-il? Formidable roboooooot des temps nouveauuuuuuux”. Vous êtes prêts? Transfert! Vous avez 6 ou 7 ans. Sortie des classes. Entre le goûter et les devoirs. Giscard est président, et Goldorak débarque à la télé, sur «récré A2» d’abord, puis sur TF1. Arrimage en 1978 !

GOLDORAK, LE TSUNAMI DU PAF

L’arrivée de Goldorak est une véritable révolution. Une lame de fond qui emporte tout sur son passage. La série, plutôt secondaire au Japon, connaît en France un succès foudroyant. Une part d’audience de 100 %! La chanson du générique interprétée par le jeune Noam se vend à 4 millions d’exemplaires. Le robot aux cornes jaunes et au pantalon à pattes d’eph’ métalliques fait même la Une de Paris Match en janvier 1979, et devient un phénomène culturel. La France entre tout de go dans l’ère du manga, avec ses codes et son esthétique.

Goldorak
 Un épisode complet de Goldorak, soit 25 minutes, revenait en effet à 20 000 francs, contre 30 000 francs la minute pour un dessin animé produit par la TV française ! 

A première vue, le dessin n’est pas très beau, le scénario plutôt répétitif et inconsistant. Bref, de l’animation à la truelle. Mais dans les cours d’écoles, ça électrocute avec de la Cornofulgure, ça bourre-pif au Fulguropoing, ça bastonne à l’AstéroHache ! Du dessin animé beaucoup plus wok’n roll que les gentilles bluettes diffusées jusque-là. Ça marche tellement bien qu’AB, le producteur français, achète - au poids ! - des kilos d’autres séries nippones. La sucrée Candy, le ténébreux Albator, le flamboyant Capitaine Flam... Y en a pour tous les goûts ! 

Et 10 ans plus tard, rebelote, avec Pokémon et Dragon Ball Z. Une invasion fondée sur des impératifs économiques. “Si pendant une dizaine d’années, les enfants ont regardé plein de dessins animés japonais, c’est parce qu’ils coûtaient moins cher aux chaînes fraîchement privatisées, telle que TF1, que les productions françaises”, explique Matthieu Pinon, l’auteur de l’ouvrage «Histoires du manga moderne». Un épisode complet de Goldorak, soit 25 minutes, revenait en effet à 20 000 francs, contre 30 000 francs la minute pour un dessin animé produit par la TV française !

Candy

UN ROBOT PAS MÉNAGÉ(R)

Cette entrée massive de la culture japonaise dans les foyers français séduit, certes, des millions de fans, mais se retrouve rapidement accusée de tous les maux. A l’école le marmot multiplie les couacs et distribue des claques? C’est la faute à Goldorak! Il oublie ses affaires encore et ne fait aucun effort? C’est la faute à Albato ! Parents inquiets, psys alarmés, intellos effrayés, politiques dépassés, tous se succèdent pour dénoncer la violence de ces séries, qui rendraient les enfants dépendants et agressifs. La chercheuse Liliane Lurçat publie en 1981 «A cinq ans, seul avec Goldorak». L’humoriste Guy Bedos surnomme le robot «Gueule de rat». Ségolène Royal, jeune députée, juge ces séries «médiocres, mauvaises et laides». Télérama les assimile à des «japoniaiseries». Des attaques qui visent aussi, plus généralement, le déferlement des produits commerciaux asiatiques, dans un contexte très nippophobe. C’est, par exemple, à cette époque, que le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy bloque les importations de magnétoscopes japonais. Un Japan bashing oublié aujourd’hui, mais aussi virulent que celui que subit la Chine actuellement.

Ces détracteurs n’ont pas complètement tort. Certaines séries, comme «Ken le survivant» ou «Nicky Larson», sont réellement violentes. Mais si, au Japon, elles sont diffusées tardivement pour un public ado, en France, elles sont balancées sans discernement à 18 heures, pour des gamins de 6 ans. TF1 doit même embaucher des psys pour les adapter au jeune public. Séquences coupées, doublages farfelus et improvisations délirantes dans certains cas, avec des références au Japon gommées la plupart du temps. Les fans, de leur côté, hurlent à la censure !

Nicky Larson

IL NE FAUT PLUS SAKÉ
CES SÉRIES JAPONAISES

Rétrospectivement, ces critiques apparaissent à côté de la plaque. Aveuglés par l’incompréhension et les préjugés idéologiques (voire la xénophobie), les censeurs n’ont pas su y voir la richesse des thèmes exposés, les références au passé du Japon, comme le traumatisme nucléaire. Sauver la Terre de la destruction, protéger l’environnement, la nostalgie, le tragique, la mort, la souffrance, des héros vulnérables... On est très loin des enjeux basiques de Scooby-Doo ou de Bambi! Sarah Hatchuel, auteure d’une thèse sur Goldorak, explique: “Pour la première fois, en tant qu’enfant, j’ai eu l’impression qu’un dessin animé nous prenait au sérieux”.

Les fans restent nombreux aujourd’hui, à l’instar de cette entreprise de ferronnerie de Thiers, dans le Puy-de-Dôme, qui a eu l’idée d’installer, en décembre dernier, un Goldorak de 7 mètres de haut à l’entrée de la ville, à la grande surprise des habitants. Mais au-delà de la nostalgie, on mesure, 40 ans plus tard, l’impact considérable de séries qui ont gagné en respectabilité. Elles ont ouvert la voie à la culture japonaise, aux mangas, aux jeux vidéo, et à des films d’animation de grande qualité.

Finalement, la génération biberonnée aux dessins animés «débilitants» ne s’en est pas si mal sortie! Les quadras nostalgiques peuvent assumer leurs goûts passés sans peur du Candy-ra-t-on !

Dragon Ball Z
Albator © Toei Animation, Goldorak © Toei Animation, Candy © Kyoko Mizuki, Nicky Larson © Sunrise, Dragon Ball Z © Akira Toriyama,