Humeur

la pomme
plein les écoles

par Emmanuel Allait - 6 oct. 2019

la tablette crève l'écran

"TABLEEEETTES ! ELLES SONT BELLES MES TABLETTES !" VOILÀ CE QUE CRIERAIT ORDRALFABÉTIX, S'IL ÉTAIT AUJOURD'HUI PROFESSEUR ET NON POISSONNIER. ALORS QUE LES ÉCRANS ONT ENVAHI LA MOINDRE PARCELLE DE NOS VIES, L’ÉCOLE ÉTAIT JUSQUE-LÀ LE DERNIER BASTION DU PAPIER ET DU STYLO. HÉLAS, LE VILLAGE GAULOIS RÉSISTE DE MOINS EN MOINS À L’ENVAHISSEUR NUMÉRIQUE. CETTE ANNÉE ENCORE, À LA RENTRÉE DE SEPTEMBRE, NOS CHÈRES PETITES TÊTES BLONDES ONT EU DROIT AU LÂCHER D’IPAD. UN CADEAU EMPOISONNÉ ?

Parce que, pendant qu'on arrose à tout-va les écoles de «e-trucs» et de «I machins», les experts, les chercheurs, les médecins ne cessent de nous mettre en garde contre les dangers des écrans. Dès lors, au lieu de se réjouir, ne faudrait-il pas plutôt être allergeek à cette invasion ?

ORDI-MATEURS

En fait, depuis que les écrans ont fait leur apparition à l’école, d’abord avec la télévision, puis les ordinateurs jusqu’aux tablettes, le débat n’a pas cessé entre ceux qui voient dans l’informatique un outil pédagogique exceptionnel et ceux qui souhaitent la bannir des salles de classe. Ces derniers, perçus comme d’horribles réacs réfractaires à la «start up nation», semblent à présent perdre le combat, face à la générosité dispendieuse de l’Etat et de collectivités locales «techno béates», et face au lobbying actif et productif de la firme californienne Apple, qui réussit à fourguer à bon prix à l’Education Nationale des tablettes que plus personne n’achète. Quand François Hollande a lancé son «plan Tablettes» en 2015, on pensait naïvement que les mioches feraient plus de sport et allaient bosser leurs abdos. Que nenni ! Dès l’école maternelle, le papier et le stylo sont devenus ringards, ramenés au rang de silex préhistoriques. Fini le tableau noir-peinture rupestre et la salle de classe qui ressemble à une grotte de Lascaux, ou à un campement Amish coupé du monde moderne. Place aux univers connectés où l’ordi règne en maître Dell-lieux. Voir ces petits entonner «pomme de reinette et pomme d’applis...», c’est vraiment Cro-mignon !

ARME DE DISTRACTION MASSIVE

Une étrange utopie techno-pédagogique semble ainsi saisir parents, enseignants, élus. Observons les premiers, si fiers lorsque leur progéniture, dans sa poussette, frotte un smartphone avec davantage de dextérité qu’eux-mêmes ! Ecoutons les autres promettre monts et merveilles pour combler les lacunes de l’école. Motivation et concentration accrues, amélioration des performances, travail en groupe, pédagogies actives ou ludiques, adaptation au rythme de chacun, ressources pédagogiques enrichies... Et, cerise sur le gâteau, plus besoin de trimballer ces manuels scolaires trop lourds qui flinguent le dos des ados. N’en jetez plus, on rase gratis ! Tous les chemins de la réussite scolaire mènent au CD-Rom ou à la Ram, si les mômes ont des trous de mémoire. Un outil miraculeux, capable de changer, non l’eau en vin, mais le cancre en polytechnicien. Des arguments identiques à ce qu’on pouvait entendre il y a 30 ans, quand les télévisions entraient dans les classes. A l’époque, on allait voir ce qu’on allait voir ! La vidéo, interactive et ludique ferait des élèves des génies. Résultat : les performances de l’école n’ont manifestement jamais été aussi médiocres. A présent, avec l’informatique, rebelote ! Quand on voit par exemple qu’une bonne partie des ordinateurs des étudiants ouverts pendant les cours, servent surtout à rester connectés aux réseaux sociaux, plutôt qu’à prendre des notes, on peut douter de l’efficacité pédagogique de ces outils soit-disant magiques.

ECRAN DE FUMÉE

Il suffit d’ailleurs de lire les dernières études PISA sur le sujet, notamment celle de 2015, qui constate l’absence d’amélioration des résultats scolaires pour les pays qui ont investi massivement dans les nouvelles technologies. Autrement dit, le lien entre performances scolaires et équipement informatique n’est pas prouvé. Et particulièrement pour les collégiens de la Corrèze qui ont été arrosés d’Ipad dès 2008 par le Conseil Général présidé alors par... François Hollande ! Dès lors, le choix du tout-numérique est-il rationnel ? En gros, pour plagier le célèbre discours de De Gaulle sur l’Europe, suffit-il de sauter sur sa chaise comme un cabri en criant «Ipad, Ipad, Ipad», pour résoudre les problèmes d’apprentissage ? Cet Apple au secours s’apparente à la course affolée d’un canard sans tête. On interdit les portables à l’école, mais en même temps on pilonne les écoles de tablettes. Cherchez l’erreur ! Personne ne sait par quel bout prendre la question scolaire, alors on se rue frénétiquement sur l’illusion technologique. La montagne informatique risque bien d’accoucher d’une souris.

L’ÉCRAN MET LES ENFANTS À CRAN

Est-il également judicieux pour l’institution scolaire d’exposer encore plus les enfants aux écrans ? Les effets psycho-sociaux sont pourtant bien établis. Addiction, dépression, agitation, difficultés de concentration, manque de sommeil, impact sur le bien-être et les fonctions cognitives. Une véritable expérience de décérébration, estime le chercheur Michel Desmurget dans «La fabrique du crétin digital». En fait, comme le souligne l’étude Pisa, pour sortir certains élèves de l’échec, “les pays doivent avant tout améliorer l’équité de leur système d’éducation”. Autrement dit, dépensons l’argent public judicieusement, en fonction des besoins pédagogiques réels, plutôt que dans des tablettes et des logiciels. Et n’oublions pas, l’écriture à la main reste essentielle pour le bon fonctionnement de nos neurones. Bref, gardons nos stylos, notre cerveau aura bonne mine.