Humeur

Les piétons en roue libre !

par Emmanuel Allait - 13 sept. 2018

La roue tourne

Trottinettes, gyropodes, gyroroues, skates, hoverboards… Ces nouveaux engins électriques, au nom parfois obscur, colonisent les artères de nos villes saturées. Silencieux, ils s’engouffrent aussi vite dans le flot de la circulation que dans les lacunes de la législation. Furieusement tendance à l’heure de l’écomobilité et de la défense de l’écologie, les NVEI (nouveaux véhicules électriques individuels) n’assurent pourtant pas toujours à leur pilote une posture avantageuse - surtout 14 ans dépassés -, et rend compliquée la flânerie des piétons.

Connaissez-vous le «scrooser», ou «fatbee» ? Dernière arrivée dans l’univers du lifestyle urbain, cette bête étrange, au design épuré, curieux hybride entre une trottinette et un scooter, est surnommée la «trottinette Harley» en raison de ses gros pneus

HIGHWAY TO WHEEL

Avec ses 25 km/h de vitesse de pointe et ses 55 km d’autonomie, impossible d’envisager à son bord la traversée des US sur la mythique route 66. Elle a juste été conçue pour viriliser davantage la trottinette de base. Mais même avec une barbe et un aigle sur le dos, son utilisateur fera plutôt figure d’Easy Rider de bac à sable. Qui s’imagine avoir la classe de Steeve McQueen dans Bullitt, la majesté de Ben Hur sur son char, et qui aura tout juste le swag des Marseillais à Mykonos.

Surfant sur la vague écolo-bobo, le Scrooser s’affiche comme une «solution de mobilité urbaine pour les personnes écologiquement responsables». Certes, réduire la pollution, améliorer la fluidité des déplacements sont de louables intentions. Mais une cause, aussi noble soit-elle, doit-elle autoriser toutes les audaces ? Quel cheminement intellectuel amène par exemple un adulte raisonnable, honnête père de famille né sous Giscard ou Pompidou, peut-être propriétaire d’une maison cossue et d’un plan épargne retraite, à arpenter les rues, droit comme un i, boudiné dans son costard étriqué, l’ordinateur en bandoulière, sur une trottinette destinée à des gamins de 8 ans ?

“Notre société s’infantilise”, constate même gravement le philosophe toutologue Michel Onfray. Dans ce festival de nouveaux gadgets roulants, décernons la palme du clownesque à la gyroroue, tout droit échappée du cirque, et celle de la ringardise au gyropode. Il ne s’agit pas du nom savant d’un mollusque scotché au fond de nos lacs alpins, mais de cet objet à deux roues, sur lequel des touristes ayant renoncé à toute dignité, casqués, penchés en avant sur une espèce de manche à balai, longent à la queue leu leu les rives du lac, à Annecy ou Genève, sous les regards mi-amusés mi-consternés des badauds.

 SI LA VITESSE MAXIMALE NE DOIT PAS DÉPASSER 6 KM/H, LES RAFALES DU MACADAM N’HÉSITENT PAS À SLALOMER ENTRE POUSSETTES ET MAMIES À DÉAMBULATEUR. QUEL PARADOXE ! 

WHEEL ARE THE CHAMPIONS

Bien sûr, ces NVEI ne sont pas encore le mode de déplacement majoritaire de la population, qui les juge dangereux. Par temps de pluie en effet, la tenue de trottoir étant aléatoire, le biker à roulettes risque fort de finir écrasé sur un pare-chocs comme une fiente de pigeon. Mais, avec le prix croissant des parcmètres et des carburants, leur progression est spectaculaire. Associée à des transports en communs, la trottinette serait même l’arme absolue pour traverser une agglomération bien plus rapidement que le Porsche Cayenne du voisin. Avec un potentiel de développement jugé énorme, tant la façon dont les gens se déplacent en ville est clairement en train de changer.

Effet de mode ? Une profonde mutation structurelle plutôt, que vous constatez chaque jour depuis la terrasse de votre café favori, en regardant la rue, la circulation, la ville en mouvement. Comme le souligne Gilles Bernard, maire-adjoint à la commune nouvelle d’Annecy, “il y a 5 ans en arrière, il n’y avait pas tout ça”. Du coup, de nombreuses villes, grandes et petites, tentent d’anticiper ces évolutions, en organisant des salons de l’éco mobilité, comme à Annecy en mai 2018, à Chambéry, ou Lyon. Un juteux marché en perspective, que n’ont pas tardé à investir quelques poids lourds de la mondialisation. Les Californiens Uber et Google viennent ainsi de se lancer dans la trottinette électrique en libre-service. Finalement, 5000 ans plus tard, la roue est réinventée, et fait de la ville une nouvelle jungle dans laquelle les plus rapides triomphent des lents.

I «WHEEL» SURVIVE !

La place du piéton est en effet clairement concurrencée par ces hordes sauvages de rebelles à roulettes. Comment assurer la cohabitation entre anciens et nouveaux rois du bitume ? La règlementation, floue et en retard, génère toutes sortes de comportements et transforme la marche sur le trottoir en un parcours du combattant. Car, même si la vitesse maximale ne doit pas y dépasser 6 km/h, les Rafales du macadam n’hésitent pas à slalomer entre poussettes familiales et mamies à déambulateur. Quel paradoxe !

La défense de l’écologie et le recul de la voiture en ville aboutissent au final à menacer la marche, le mode de déplacement le plus naturel qui soit ! Hélas pour les piétons, point de lobbies capables de défendre leurs intérêts. Il existe bien un parti des «marcheurs», mais depuis la dernière élection présidentielle, cette appellation a pris un sens bien différent. Selon une enquête de 2015, 85% des piétons s’estimaient être en danger dans leurs déplacements, même si certains le cherchent un peu, tel l’imprévisible homo pedibus smartphonus, zombie enfermé dans sa bulle. Seront-ils les Rambo de la jungle urbaine ou les derniers des Mohicans, cantonnés dans ces nouvelles réserves indiennes que sont les zones piétonnes ? L’avenir le dira.

En attendant, comme le disait Franck Ribéry, notre grand poète national dont le cerveau tournait moins vite qu’un ballon, “la routourne va tourner”.

© Alexander Pokusay