Humeur

lyon-turin hors voie

par Emmanuel Allait - 7 mars 2019

Stop ou encore ?

CE N’EST PLUS UN TRAIN, MAIS UNE ARLÉSIENNE ! SORTIE DES CARTONS VOICI 25 ANS, ET RALENTIE PAR DES ANNÉESDE POLÉMIQUES ET DE CONTESTATIONS, LA LIAISON FERRÉE TRANSALPINE LYON -TURIN SEMBLAIT POURTANT, ENFIN, PARTIESUR DE BONS RAILS DEPUIS LA SIGNATURE DE L’ACCORD FRANCO-ITALIEN EN 2017. PATATRAS ! LES RÉCENTES DÉCLARATIONS HOSTILES DE LUIGI DI MAIO, CHEF DU M5S ET VICE-PREMIER MINISTRE ITALIEN, REMETTENT TOUT EN QUESTION, AU RISQUE DE DYNAMITER DÉFINITIVEMENT UN PROJET D’ENVERGURE EUROPÉENNE.

Une véritable bombe à fragmentation! Ces propos ont en effet non seulement envenimé un peu plus les rapports avec la France et agacé l’Union Européenne, qui finance en partie, mais ils ont aussi semé la zizanie au sein de l’exécutif italien, car l’autre vice premier ministre, Matteo Salvini, chef de la Lega, est, lui, très favorable au projet.

L’ITALIE N’A PAS DE THUN’ELLE !

“Un trou inutile dans une montagne !”. Pour le ministre des transports, Danilo Toninelli, la Di «Maio-nnaise» lugduno-turinoise ne prendra pas! Le M5S craindrait-il l’invasion d’un nouvel Hannibal, à l’instar de celui qui avait autrefois traversé les Alpes avec ses éléphants pour battre les légions romaines? En fait, c’est surtout le coût de l’opération qui fait «piémonter» les populistes sur leurs grands chevaux. Estimée à 26 milliards d’euros, dont 8 rien que pour le tunnel de 57 km au cœur du dispositif, elle ne serait jamais rentable, si l’on en croit le dernier rapport commandé par le ministre. L’addition, partagée à 40% par l’Europe, 35% par l’Italie et 25% pour la France, fait bondir le M5S. Hors de question de faire la Manche pour creuser un nouveau tunnel, surtout qu’il existe déjà deux percées, par Modane, et par Chamonix. Tout ça pour relier les deux métropoles en deux heures par TGV, au lieu de 4 heures aujourd’hui. Le jeu n’en vaudrait pas la chandelle. Un argument financier guère étonnant de la part d’un mouvement dont le fonds de commerce est le gaspillage de l’argent public et la lutte contre les grandes infrastructures coûteuses.
Cet énième rebondissement sera-t-il le coup de grâce pour un projet colossal contesté depuis ses débuts des deux côtés de la frontière?

LE TUNNEL DU FRÉJUS AMUSE LA GALERIE

Cela fait, en effet, une vingtaine d’années qu’une coalition d’opposants, plutôt confuse et hétéroclite, rassemblant pêle-mêle, par-delà les clivages politiques, des écologistes, des syndicats agricoles, des élus comme les maires de Grenoble Eric Piolle ou de Turin, Chiara Appendino, réussit à retarder la mise en œuvre du chantier, qui avance à un train de sénateur. Les plus bruyants ont sans doute été les militants du mouvement No TAV («non au train à grande vitesse»), qui s’étaient illustrés, dans la vallée de Suse, par de nombreuses actions, parfois violentes, au début des années 2000. Outre le coût démesuré du projet et son inutilité, ces antis dénoncent les dégâts environnementaux, les nuisances locales, les expropriations, et préconisent la modernisation de la voie ferrée actuelle, par le tunnel du Fréjus, sous utilisée. Présentée comme plus économique que la nouvelle ligne de 270 km, cette solution cristallise les oppositions et alimente une guerre des chiffres. Entré en service en 1871, trop haut en altitude, trop pentu, cet ouvrage serait inadapté aux gros convois modernes, plus lourds et plus longs, rétorquent les partisans du projet. Une nouvelle ligne serait donc indispensable! D’autant que les Suisses ont pris une avance importante, en inaugurant le tunnel du Gothard, à basse altitude et long de 57 km, tandis que deux autres sont en cours. Les chiffres sont sans appel. La part du ferroviaire dans le transport de marchandises entre la France et l’Italie n’est que de 8%, contre 70% entre l’Italie et la Suisse. En Europe, les liaisons ferrées Nord-Sud ont clairement pris l’avantage sur un axe Est-Ouest fantomatique. Une absurdité, quand on songe que la France est le second partenaire économique de l’Italie. En somme, les trains sont à l’Est, les camions et leur cortège de nuisances à l’Ouest!

LE BOUT DU TUNNEL ?

N’est-il donc pas nécessaire de développer le ferroutage afin de désengorger des routes savoyardes saturées de CO2, de renforcer l’intégration économique européenne, et d’assurer la sécurité? Rappelons-nous le tragique incendie du tunnel du Mont-Blanc, en 1999, causé par l’incendie d’un poids-lourd... “Les Alpes françaises n’en peuvent plus de voir des camions”, expliquait Elisabeth Borne, la ministre des transports, en février dernier. Du côté de la France et de l’UE, cette liaison est indispensable, comme l’était le tunnel sous la Manche autrefois. Stigmatisé à l’époque pour son coût exorbitant, il est aujourd’hui une affaire rentable. Peut-on raisonnablement remettre en cause 4 traités franco-italiens et stopper des travaux entamés? Auquel cas, il faudrait rembourser les sommes déjà engagées par l’UE. Caprice trop coûteux ou investissement pour le futur? Les positions des uns et des autres semblent difficilement conciliables. Pour l’heure, l’Europe est suspendue à la décision du gouvernement italien qui devrait intervenir en mai. Espérons que ce chantier ne sera pas sacrifié sur l’autel des petites «combinazione» politiques. Il mérite mieux que cela.