Humeur

nostal-chichi

par Emmanuel Allait - 5 nov. 2019

jacques a dit

À MOINS DE VIVRE AU FOND D’UNE GROTTE, VOUS N’AVEZ PU RATER, FIN SEPTEMBRE, L’ÉVÈNEMENT LE PLUS IMPORTANT DE LA VE RÉPUBLIQUE. GISCARD VIENT, UNE FOIS DE PLUS, DE TRIOMPHER DE SON ÉTERNEL RIVAL, JACQUES CHIRAC. SI LE PREMIER, À 93 ANS, DÉAMBULE ENCORE, «TOUJOURS DEBOUT, TOUJOURS VIVANT !», DIRAIT RENAUD, POUR LE SECOND, EN REVANCHE, LE « D’ESTAING » A ÉTÉ PLUS FUNESTE. MAIS, ÉNORME LOT DE CONSOLATION, LA DISPARITION DE L’ANCIEN CHEF DE L’ÉTAT A SUSCITÉ DE NOMBREUSES MANIFESTATIONS D’ENTHOUSIASME ET DE QUASI DÉVOTION. ÉTRANGE...

En effet, comment expliquer une telle adoration pour un homme politique alors que celui-ci, de son vivant, a davantage suscité l’indifférence voire l’hostilité que l’enthousiasme ? Ignorance ? Amnésie collective ? Nostalgie ?

CHI RAQUE !

“J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien”. Tu m’étonnes ! Pour glorifier à ce point Chirac, faut vraiment avoir la mémoire en Berne ! Genevois pas d’autre hypothèse, à moins que les Français aient confondu avec Patrick Chirac, du film «Camping». Une méprise pourtant impossible. Même si les deux sont un peu roublards, amateurs de filles et prônent une solidarité bon enfant, ils ne portent pas la même tenue de plage. Brégançon est un peu plus classe que le camping des Flots Bleus. Aux esprits frappés d’amnésie, rappelons donc cette phrase de Bernadette, au lendemain de la défaite contre Mitterrand en 1988, “les Français n’aiment pas mon mari”. Un constat au parfum de déception et de fatalisme, certes, mais qui résume bien son rapport chaotique aux Français. Une alternance de sommets de popularité et d’abymes vertigineux. Avec une image loin d’être positive pendant longtemps. Ambitieux, agressif, traître, ou loser après ses deux échecs présidentiels de 1981 et 1988, l’admirateur du Japon et des sumos a souvent été Saké par l’opinion et les humoristes. Dans l’émission satirique «Le Bébête Show», il était «Black jack», un aigle agité et hystérique, ponctuant ses phrases de tics de langages («écoutezzzzz»), ou de vulgarités. Même ambiguïté après son élection en 1995. Du «mangeur de pommes» au «Super menteur» des Guignols de l’Info, des records de popularité en 2003 lorsqu’il refuse la guerre en Irak, à l’effondrement en 2005/2006, et au soulagement quand s’achève enfin le mandat soporifique de celui que Sarkozy qualifiait de «roi fainéant».

CHI GUEVARA

Son exceptionnelle popularité actuelle paraît donc bien surprenante. Depuis quelques années déjà, il était devenu une icône de tee-shirt, à l’instar d’Ernesto Guevara, le héros de la révolution cubaine, le béret en moins. Chirac sautant la barrière du métro, Chirac clope au bec dans toutes les positions... Aux yeux de ses «Fidel», il incarnait le swag. Une véritable pop star. Et, ultime consécration, un récent sondage paru dans le JDD vient même d’en faire le meilleur président depuis 1958, à égalité avec le Général de Gaulle. «JC» élevé au même rang que Dieu le père de la Ve République ! Incroyable encore il y a quelques années. Manquerait plus qu’il ressuscite ! Quels miracles a donc bien pu accomplir notre nouveau génie national pour mériter une telle vénération ? Son refus de «multiplier les pains» en Irak en 2003 ? Sa tentative «d’apaiser la Tempête» sur la planète qui «brûle alors que nous regardons ailleurs» ? La «résurrection» des essais nucléaires en Polynésie ? «Exorciser» le passé vichyste de la France en reconnaissant la responsabilité de l’Etat dans la déportation des Juifs ? Mais son fameux voyage à Jérusalem suffit-t-il pour faire entrer Chirac dans le Gaulle Gotha ?
C’est oublier que ses convictions n’ont jamais été des paroles d’évangiles. Elles s’apparentaient plus à un Shalom géant qu’à des Shoah politiques bien arrêtées. C’est oublier aussi que, à la différence de son mentor, Chirac manifestait une énergie tellement débordante, qu’il aurait dû fumer 18 joints. C’est oublier enfin qu’il avait été favorable, au moins quelque temps, à l’Algérie française. Regardons la photo de ce jeune officier en Algérie. Il aurait presque pu remplacer Jean Dujardin pour jouer dans OAS 117. N’est pas De Gaulle qui veut. Debré ou de loin, la B-BC ne fait pas le moine.

NOSTAL-CHI

Dans ces conditions, les médias n’en ont-ils pas trop fait dans le tire-larmes ? Emissions spéciales, rétrospectives, momies ressorties de notre Jurassic Park politique. Trois jours durant, la planète médiatique s’est mise en orbite chiraquienne. Journaux, radios, télés ont fait mousser la nostalgie au maximum pour préparer la mise en bière du plus célèbre buveur de villepin-tes de Corona. En réalité, si la mort de ce dinosaure a suscité autant d’émotion, c’est aussi et surtout parce qu’elle symbolise la disparition d’un monde. La fin d’une certaine manière de faire de la politique d’abord. Chirac aurait-il pu mener une carrière aussi «abracadabrantesque» avec les chaînes d’infos en continu et les réseaux sociaux? Vous imaginez «le bruit et l’odeur» repris par Twitter ? Et ses escapades extra-conjugales ? Elles n’auraient pas tenu 48 heures avant d’être éventées !
Enfin, qui aujourd’hui pourrait cumuler, comme lui, 100 ans de mandats électoraux ? La nostalgie Chirac est aussi celle d’une époque moins anxiogène, moins soumise aux injonctions hygiénistes. Ce n’est pas un hasard si les photos les plus partagées sont celles où il apparait cigarette aux lèvres. Finalement, à travers Chirac, ne serions-nous pas tout simplement nostalgiques du «bon vieux temps», plus simple, plus insouciant ? Bref, une époque «sans Chichi» ?

 

+ d’infos : Pour faire un don à la fondation Jacques Chirac qui accueille les personnes handicapées mentales, physiques ou atteintes de polyhandicaps graves :

http://fondationjacqueschirac.fr

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