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saga maisons centenaires
lustucru, 110 ans

par Mélanie Marullaz - 11 févr. 2020

penne perdues

UN DAMIER BLEU ET... BLEU, UNE FERMIÈRE, DES EXTRATERRESTRES... AVANT D’ÊTRE UNE RÉFÉRENCE INCONTOURNABLE DU PAT(E)RIMOINE AGROALIMENTAIRE ET CULTUREL FRANÇAIS, LUSTUCRU EST UNE ENTREPRISE FAMILIALE, QUI A CASSÉ SES ŒUFS FRAIS, PAR MILLIONS, À GRENOBLE.

A part le bâtiment Cémoi, dont l’enseigne a été conservée, il ne reste, dans le quartier Berriat-Saint-Bruno, que peu de traces du passé industriel de Grenoble. Au XXe siècle, il en était pourtant le cœur battant, avec l’activité des ganteries Terray, Vallier et Perrin, les textiles Valisère, les boutons Raymond, la chaudronnerie Bouchayer-Viallet et... Lustucru.
L’installation du pastier rue Abbé-Grégoire, en 1910, attire alors une main-d’œuvre essentiellement féminine, qui cherche à habiter à proximité. On y construit donc des logements, des commerces, des écoles, et même une église, bâtie sur un terrain donné par Albert Cartier-Millon. Mais c’est 40 ans plus tôt, avec Louis Cartier-Millon, le père d’Albert, que commence l’histoire du géant de la pâte alimentaire. Issu d’une famille de paysans, Louis cherche une carrière en dehors de la ferme familiale, qui ne peut fournir du travail à chacun de ses 8 enfants. Tout juste libéré par l’armée, il rachète donc une petite fabrique de pâtes en centre-ville et se met à la fabrication. Sa femme s’occupe de la vente. L’affaire prospère, obligeant le couple à faire construire, en 1885, une véritable usine rue Thiers, avant de léguer l’entreprise à leurs trois fils. L’aîné, Félix, en prend la direction, Gabriel vend et Albert développe. Tant et si bien, que l’usine s’avère, elle aussi, trop étriquée pour leurs ambitions. Ils achètent alors le vaste terrain de la rue Abbé-Grégoire - nous y voilà -, qui permet la construction d’un impressionnant bâtiment, avec une belle horloge et un grand portail en fer forgé, asseyant ainsi leur réussite. Avec cette nouvelle installation, leur production annuelle dépasse d’ailleurs la barre symbolique de la tonne.

Albert et Louis / La salle des pétrins, vers 1910 (en blouse blanche, Albert Cartier-Millon)

QUAND LA PUB MET SA PÂTE

A cette époque déjà, Albert, le plus jeune de la fratrie, a le sens du marketing : il a compris que le consommateur devait pouvoir associer un fabricant à une marque et à une image. Il lance donc un concours d’affiche avec les plus grands illustrateurs du moment, Poulbot, Willette, Forain... C’est l’affiche de Synave qui l’emporte. Le damier bleu clair et bleu foncé qu’il a dessiné sur la boîte de pâtes deviendra l’emblème de la marque. Mais c’est à Forain qu’on doit son nom, ou plutôt ses noms. Il suffira qu’il entonne, euphorique à la fin du banquet, les mésaventures de la Mère Michel et du Père Lustucru : la 1re désignera les pâtes sans œuf, et le 2e celles aux œufs frais. Albert n’a pas QUE le sens de la bonne formule, il a surtout l’âme et les aspirations d’un vrai patron, peu enclin à partager le pouvoir. Après la Première Guerre Mondiale, Gabriel décède, affaibli par les années qu’il a passées dans l’infanterie. Un conflit éclate alors entre ses deux frères, à l’issue duquel Félix offre à son cadet de lui racheter ses parts. Mais Albert ne se laisse pas faire : “je te donne le double et c’est toi qui t’en vas !” Ce que l’aîné fera, pour reprendre les chocolats Dauphin et créer la marque Cemoi. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs...

DE LA POULE AUX PÂTES

Des pâtes non plus d’ailleurs. En 1958, pour les fabriquer, il faut casser 180 000 œufs frais chaque jour. Manuellement, dans la «jolie salle» au carrelage bleu et blanc. “Il fallait travailler vite. Bien sûr, on pouvait être tenté de tricher un peu, et de prendre 4, 5 œufs à la fois, jusqu’à 9 pour une de mes amies ! Moi, je ne savais aller vite qu’en cassant les œufs 3 par 3” témoigne Reine Mollard, casseuse d’œufs*. Pour effectuer cette tâche, des machines ne seront installées progressivement qu’à partir du milieu des années 60. Dans les premiers temps, les œufs viennent des coquetiers locaux. Mais la cueillette est difficile à dater et pas toujours régulière, il faut parfois compenser les variations saisonnières avec des œufs venus par avion du Maroc ou d’Israël. Alors la 4e génération de Cartier-Million, Robert notamment, va organiser un approvisionnement local et participer au développement de l’aviculture dans la région.

Le paquetage à la fin des années 50

PÂTE PATROUILLE

Sur les lignes de productions aussi, les générations, les fratries, se succèdent. “C’était un peu comme une 2e famille”, se rappelle Marie-Claire Abric, responsable syndicale, entrée chez Lustucru en 1957. “Monsieur Robert était un homme droit et humain, mais il restait le patron. Nous avons dû mener, contre lui, plusieurs combats pour défendre nos droits. L’année de mon arrivée, une figure de l’entreprise, veuve et mère de 3 enfants a été licenciée la veille de Noël pour avoir distribué des tracts. Nous avons fait grève pendant une semaine et avons cotisé pour lui payer 3 mois de salaire. Il y avait une très grande solidarité et nous étions très combatifs. En 68, par exemple, nous avons occupé l’usine pendant 21 jours... mais en l’entretenant ! Et suite à nos actions, pendant toute une période, Lustucru était l’entreprise de Grenoble où les femmes étaient les mieux payées.”
30 ans après la fermeture, les anciens se voient encore plusieurs fois par an, et Marie-Claire, qui vient de fêter son 90e anniversaire, avoue qu’il lui arrive encore de rêver de l’usine : “c’était mes tripes !”

Casseuse d'œufs

ECHECS ET PÂTES

Car les années 70-80 voient la fin de l’empire familial grenoblois. En prévision de la concurrence italienne et allemande au sein du marché commun, en 1968, Lustucru s’était rapproché de Rivoire&Carret, basé à Lyon. “Avec le recul, on aurait toujours pu trouver une autre solution”, reconnaît Jacques Cartier-Millon, neveu de Robert, directeur général adjoint entre 83 et 87. “C’est le choix qui a été fait par cette génération, il s’est révélé malheureux, mais il aurait pu être merveilleux.” Car la concurrence n’est finalement pas si forte, les chiffres de Rivoire&Carret stagnent, incitant les Lyonnais à vendre leurs parts aux Cohen-Skalli, une famille de semouliers marseillais. Ces derniers font du rapprochement une fusion, puis finissent, en 1987, au bout d’une longue procédure judiciaire, par racheter les 42% de la famille Cartier-Millon. Sur les trois usines du groupe, celle de Grenoble, passée de 800 à 240 employés, est la moins productive. Elle ferme en 1989, l’activité est transférée à Marseille. Un choc pour Grenoble et le quartier Berriat. “Quand on est dans l’entreprise, on ne sent pas forcément l’ancrage aux yeux économiques de la ville. Il y avait encore, à l’époque, une multitude d’entreprises extrêmement fortes, les biscuits Brun, Merlin-Gérin, Matussière&Forest... mais on était peut-être celle qui communiquait le plus”, conclut Jacques Cartier-Million. Il faudra 10 ans pour que la friche industrielle donne lieu à un projet d’urbanisme. En lieu et place de l’usine se dresse aujourd’hui un camaïeu d’immeubles saumon et rouille, abri- tant 350 logements. Quant à la marque Lustucru, ses activités sont aujourd’hui séparées en deux entités : par le biais de Pastacorp, la famille Skalli gère toujours les pâtes sèches, mais elle a revendu les pâtes fraîches (Lustucru Sélection) à Ebro Foods. Pasta la vista, Baby.

L'enlèvement de Germaine (photo de tournage)

MAJOR DE PROMO

“Par rapport à son chiffres d’affaires, Lustucru faisait énormément de publicité, de promotion”, se souvient Jacques Cartier-Millon. “Mon grand-père, Albert avait commencé comme ça, mon père et mon oncle ont continué, c’était dans les gênes de l’entreprise et ça l’a solidifié plus sûrement que les dividendes.” Après les campagnes d’affichages, Lustucru a également été l’un des inventeurs des points à découper. Ils permettaient de gagner des objets promotionnels, boîtes et pots en faïence marqués du fameux damier, ou des places pour assister au «Lustucru Théâtre», pour voir, Salle Pleyel, Maurice Chevallier ou Mistinguett. Avec l’arrivée de la télévision dans les foyers, la marque va beaucoup investir dans les films publicitaires, primés dans plusieurs festivals dès les années 60. En 1979, elle fait de Germaine, une paysanne au franc-parler et aux œufs fêlés, sa figure de proue. Mais c’est enlevée par les petits hommes verts, sous la direction d’Etienne Chatiliez, en 1984, qu’elle sera carrément nominée aux Césars.

* Lustucru de Grenoble - Hervé Bienfait - Musée & patrimoine, conservation du patrimoine de l’Isère - Janvier 2002.

Merci à l’imprimerie des Deux Ponts, au Musée de la Viscose, au Musée Dauphinois pour les archives.

© Bruno Cartier-Millon