mâle et diction

monsieur s'excuse
pour le dérangement

par Frédéric Charpentier - 10 juin 2017

monsieur est-il dérangé ?

Plan large de cinéma. Monsieur est devant son ordinateur. En face de lui, madame déplie le tancarville, sort le linge humide de la machine et commence à étendre les tee-shirts, slips et chemises. Loulou joue au mec concentré (en 1 mot), genre, je suis en train de briguer un portefeuille dans le gouvernement Macron. Il ne fait même pas mine de se lever pour l’aider.

Madame conjugue lucidité avec l’acidité : “Suis-je transparente ou bien tu évites de regarder dans ma direction ?”
- Monsieur arrache innocemment ses écouteurs d’un geste élégant et daigne redescendre de la hauteur de vue supposée où s’était envolée sa réflexion feinte : “Quelqu’un me parle ?”
- Elle : “Oui, moi, la créature de rêve au centre de ton champ de vision qui s’occupe du quotidien en général et du linge en particulier...”
- Lui bougonne : “Pourquoi tu ne m’as pas laissé faire, j’allais m’en occuper juste après ce mail important !”
- Le ton monte : “Monsieur brasse, c’est impressionnant ! Sauf que comme tu m’as sorti la même excuse hier, j’ai été dans l’obligation de mettre la même culotte 2 jours de suite !”
- Lui joue aux bornes des limites : “Effectivement, j’espère que la nuée de mouches n’aura pas trop gênée tes collègues ! Et c’est quoi l’objet de ton ressentiment ?”

Ce n’est pas une mouche qui vole mais une chaussette mouillée taille XL qui vient se splotcher sur l’azerty.
Loulou reste interdit mais courtois : “Je suppose que ton geste a une portée symbolique, tu veux qu’on en parle ?”
Madame sent que c’est The Moment Of the Year pour vider son sac (de linge sale) : “Puisque pour une fois tes oreilles paraissent ouvertes, sache que cette chaussette n’est que la partie émergée de l’iceberg qu’est ton affligeante cécité masculine ! Regarde autour de toi, rien ne t’interpelle ?”
- “Ah si, je me disais bien, je vois que tu as laissé ton sac à main dans l’entrée.”

Madame grimpe un barreau sur l’échelle de Richter, son ton devient acerbe (comme on dit à Belgrade) : “Mon sac est à sa place - puis elle tourne sur elle-même tel R2D2 scannant sur 360°, voix synthétique comprise - par contre je remarque le pull sur le dossier de la chaise, la serviette de douche humide accrochée à l’étagère, les chaussures jouant à cache-cache sous le canapé avec une canette vide, l’Auto-magazine abandonné sur la table du séjour, les céréales du petit-déjeuner orphelines au milieu de la cuisine, l’ordinateur désespérément allumé, les baskets crottées sur le balcon, le sac-à- dos planqué derrière les vestes ... je continue ?

Devant cet inventaire digne d’un Prévert pervers, Loulou, en vrai mec, essaye de justifier son désordre : “C’est pas faux, mais tu sais bien que je n’aime pas les ambiances trop clean, fades, aseptisées. Moi j’apprécie qu’il y ait de la vie, des objets insolites hors contexte, regarde donc ce tournevis égaré derrière la cafetière, ou ces BD posées par terre, c’est d’un chic fou, tu ne trouves pas que cela installe une ambiance, ça interpelle, un dialogue peut s’engager, ça crée du lien, non ?”
Madame n’est pas connevaincue (féminin de convaincu) : “Ce serait le comble que je me range à ton avis ! Par contre mon Canard, ce que tu ignores, c’est l’effet magique que peut provoquer chez une femme la vue de son appartement nickel-rangé... le plaisir du regard qui glisse sans buter sur rien, oh-oui le frisson sensuel du chaque-chose-à-sa-place, hmmm la sensation jouissive du propre qui fait se dresser les poils, rhaaa la plénitude amoureuse d’un plan de travail débarrassé, si, si ! J’ai des amies que ça rend raide-calientes ! Si leur mec est là je peux te dire qu’elles te le chopent, le tourneboulent et qu’elles le mettent sur le toit, c’est Broadway ! Tu vois Loulou, c’est ça le message qu’il faudrait faire passer à tous les mâles du système solaire : il n’y a rien de plus sexy qu’un mec qui range !”

Illustration : Sophie Caquineau