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le snowkite selon fun

par Pascale Godin - 14 janv. 2019

les hauts de hurlevent

Vous voilà appâtés, lectrices-teurs, par ce titre sibyllin, mon but est atteint. Et si je le voulais, je pourrais m’arrêter là, et partir d’un pas dansant à la fête du boudin, ou peindre un santon de Provence, et vous laisser patauger dans un insondable puits d’interrogations. Ce serait très cruel, mais je pourrais le faire quand même.

Pourtant, car je suis bonne, je vous demande d’imaginer que vous êtes au sommet d’une montagne battue par des vents glaciaux. Vos yeux sortent des orbites, vos oreilles ont gelé. Gracieusement boudinée dans votre combinaison, sanglée dans un harnais de parachutiste, vous écoutez attentivement (ce qui n’est pas une mince performance, car vos oreilles sont tombées entre-temps) les instructions d’un type bronzé acajou ; vous prenez votre première (et probablement dernière) leçon de snowkite.

VENT FRAIS, VENT DU MATIN

Avant la fin de sa première phrase, une bourrasque va gonfler votre voile et vous faire reculer de plusieurs mètres. Votre moniteur continuera de parler (pour lui, vous êtes toujours à 2 cm de sa bouche, alors que vous explorez déjà la terre Adélie). Ne paniquez pas. Une seconde bourrasque va vous faire chuter lourdement sur le sol bien damé, et vous traîner à toute berzingue pour vous ramener exactement à votre point de départ. A cause du manque de visibilité, votre instructeur ne se sera rendu compte de rien, mais vous aurez raté une bonne partie de la leçon.

Je ne saurais trop vous conseiller de vous munir de protège-joues, le frottement contre la neige gelée est très abrasif, et incroyablement douloureux (pensez aussi aux protège-dents). Mais tout le monde rigole, et vous voilà devenue la coqueluche des pistes. Dorénavant, on va s’arracher votre présence. Surtout pour distraire les enfants, pendant que leurs parents se livrent à tout un tas d’acrobaties puériles et dangereuses. Moi, mes parents m’emmenaient faire de la luge. Ma mère marchait gauchement dans la neige comme une espèce de canard coiffé d’un bonnet, et mon père applaudissait dès que je prenais un virage à 2 à l’heure, sur un patin. Je finissais plantée dans un tas de poudreuse, mais c’était le comble du bonheur. Maintenant, les enfants voient leurs parents accomplir de superbes arabesques dans les cieux, et ce sont eux qui les applaudissent.

AUTANT EN EMPORTE LE VENT

Le snowkite est une activité incroyable. Dès la première traction, j’ai senti une espèce d’ivresse s’emparer de tous mes membres (je parle de la première véritable envolée, celle au terme de laquelle j’aurais dû, en toute logique, chuter dans un abîme, m’emmêler dans une ligne à haute tension, ou embrasser un poteau). Toute frissonnante d’émoi, j’ai poussé un petit cri de ravissement, avant de décoller à l’horizontale, exactement comme superman (mais avec des habits différents, et sans la cape). La force de traction d’une voile est stupéfiante. D’une seconde à l’autre, vous passez de l’état solide à l’état gazeux, et toutes les prières de votre enfance vous reviennent en mémoire sous forme compacte. Vous allez enfin savoir ce que ressent exactement un macaron placé dans l’œil d’un énorme cyclone.

Certes, cette information n’a pas grande valeur. Mais qu’importe ton avis, manant, je contrôle la rédaction de ce billet aussi bien que ma voile, tu n’as aucun pouvoir céans, je suis le chef.

La présence de la voile s’avère cependant très pratique pour se jouer des obstacles, malgré son manque manifeste de maniabilité. J’ai frotté des pieds une poubelle, répandant du même coup un flot d’ordures sur la surface immaculée de la piste. Sans mon indomptable cerf-volant, je l’aurais percutée de plein fouet. Je suis ensuite partie au petit bonheur la chance, tantôt les articulations en X, à quelques mètres de hauteur, tantôt traînée à genoux, puis à plat ventre. Avec quelques variantes sur les flancs. Le tout à la vitesse du son. Mon moniteur devait être occupé ailleurs, à surfer sur les vents en gobant une pipette de vin chaud. Je ne suis pas certaine d’être parvenue à trancher correctement la jugulaire d’un skieur avec le bord coupant de mon snowboard, mais je suis à peu près certaine de l’avoir assommé, avant de rebondir encore une fois vers les cieux, en arrière (le vent avait tourné). Au passage, ma nuque a tracé un profond sillon dans la neige. J’ai émis un son inédit, mais il ne s’agissait peut-être pas de moi.

Bref, au terme de cette ébouriffante expérience, je ne suis pas certaine d’être la personne la plus qualifiée pour parler correctement de l’ivresse du snowkite.

Pourtant, je vais le faire, car je n’ai aucune déontologie.