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Maf et les mafémathiques...

par Mélanie Marullaz - 14 mars 2019

La vie en rosa, rosa, rosam

N°1 S’APPRÊTE À PARTIR POUR UNE SEMAINE DE ROAD-TRIP EN ITALIE AVEC SON COLLÈGE. J’ATTENDS BEAUCOUP DE CE VOYAGE, À L’ISSUE DUQUEL J’ESPÈRE QU’À DÉFAUT D’ÊTRE EXPERTE EN VESTIGES ROMAINS, ELLE POURRA ENFIN SITUER SUR UNE CARTE CE PAYS VOISIN ET SE RÉCONCILIER AVEC LE LATIN.

Dans la chambre de N°1, nous préparons sa valise. Assise au pied du lit, N°2 détaille la pile de livres sur l’étagère de son aînée: “Dis, Arsène Lupin, c’est comme Hercule Poirot,c’est un détecteur?” Ne s’offusquant même pas du silence qui lui répond, elle continue à observer sa sœur plier, déplier et replier encore, partagée entre l’appréhension d’être séparée d’elle si longtemps pour la 1ère fois, la perspective de pouvoir, enfin, choisir sa place à table, sur le canapé ou dans la voiture, et l’envie de voir, elle aussi, l’Italie.

“Moi aussi, je ferai des voyages quand je serai au collège?”

N°1 lui répond qu’il faut prendre l’option latin pour partir, et donc qu’évidemment, elle partira puisqu’elle fera obligatoirement du latin aussi, qu’elle n’aura pas le choix, y’a pas de raison, puisqu’elle, elle ne l’a pas eu, le choix. Son usage appuyé des adverbes ne laissant aucun doute sur sa perception apparemment bien trop contraignante de cet apprentissage, je me permets de nuancer: “Ce n’est pas parce que tu n’es pas fan qu’il faut en dégoûter les autres! Et puis la différence, c’est que toi tu aimes le français, ça me paraissait donc tout indiqué que tu fasses du latin; Bibou, elle... elle fera certainement autre chose.

-Elle fera option Mathématiques Quantiques !” s’incruste vocalement l’Homme depuis le salon.
Devant l’inquiétude évidente de sa benjamine, N°1 complète, l’air savant et blasé: “Mathématiques antiques, l’histoire des maths, quoi!
-Pas exactement!”
s’esclaffe leur géniteur, en se lançant dans une grande explication à base de nanosciences, de lois fondamentales de l’univers et de chat.
-“C’est Einstein”, je murmure en tirant la langue pour essayer de simplifier.
-“Celui qui est tout recousu?” intervient N°3 depuis la couette de son aînée, sous laquelle elle s’amuse à plonger, en comptant «1, 2, 3» -depuis qu’elle est revenue de sa session piscine avec l’école, elle décompte toutes ses actions: «1, 2, 3» avant d’enfiler son pull, de boire sa tasse de chocolat ou d’engloutir sa tartine de beurre.
-“Ah oui, Frank Einstein!” s’illumine N°2.
“Non, mais c’est le degré zéro de la culture générale !” ricane mon ado alors que son père, pour étayer sa démonstration, a décidé de joindre le dessin à la parole. A genoux devant le tableau blanc de N°3, feutre rouge en main, il gribouille un enchevêtrement d’atomes et de symboles, pendant que je renvoie notre Aînée dans ses 22 :“Dis donc Choupette, en parlant culture gé, rappelle-moi tes exploits au questionnaire que la prof de français vous a infligé la semaine dernière... Quand on met la Princesse Diana sur le trône d’Angleterre en 1837 et Léonardo di Caprio à l’origine de la Joconde, on peut peut-être faire profil bas, non?...
-Oui ben, chui peut-être une quiche, mais je fais partie des meilleures quiches de ma classe...
-C’est bien ce qui m’inquiète...”

En fond sonore, l’Homme poursuit son raisonnement. Par empathie, N°3 est allée s’agenouiller à ses côtés. En faisant mine de l’écouter religieusement, elle cherche surtout à récupérer feutre et tableau. Des bribes de démonstration parviennent à nos oreilles: “transistor... laser... CERN... résonnance magnétique... Maintenant tu vois, Bibou, tout l’intérêt des mathématiques quantiques ?”
“Oui, oui... je vois surtout que je vais faire du latin, Papa.”

illustration Sophie Caquineau