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on recycle !

par Mélanie Marullaz - 16 mars 2020

tri of life

NOUS AVONS FINI PAR RETENIR LA LEÇON ET SOMMES PLEIN DE BONNE VOLONTÉ : PLUTÔT QUE DE JETER, NOUS COMMENÇONS DONC ENFIN À TRIER, DONNER, RECYCLER. MAIS UNE FOIS DÉPOSÉS, SAVONS-NOUS CE QU’IL ADVIENT DE NOS EX-PORTÉS ?

Le printemps approche, ça sent le tri ! Trop petits, trop portés, trop abîmés ou démodés, pas de sentiment, je taille dans le vif, je supprime les excédents et je fais le vide! Oui mais voilà, une fois tous mes sacs bien fermés, pleins à craquer de nippes propres, sèches, et de chaus- sures attachées par paires, où donc vais-je les déposer?
A partir de mon code postal, la Fibre du Tri, plateforme qui regroupe toutes les informations sur la question, me propose pas moins de 150 lieux : du Point d’Apport Volontaire (PAV) en bas de ma rue, aux associations caritatives, en passant par les magasins de prêt-à-porter... Bref, il y a de quoi donner.

TRI PORTEUR

Pour le haut de mon panier, je décide de cibler le solidaire et le local : direction Thonon et l’Atelier Renée. Créée en 2014, cette association, sur le modèle de ses grandes sœurs nationales Emmaüs ou Croix-Rouge, emploie des personnes en difficulté d’insertion pour la collecte, le tri et la vente de vêtements de seconde main. Aujourd’hui, comme tous les deux mois, la boutique a été entièrement vidée et réachalandée avec des vêtements de marque et des nouveautés. «La crème», soit ce qui reste des 2 tonnes de textile triées chaque jour dans un étroit local en coulisses, m’explique Yveline Fauvet, couturière-encadrante. “On fait un 1er dégraissage pour répartir les dons par catégories, hommes, femmes, enfants, pantalons, chemises... Puis on écrème, on vérifie les trous, les auréoles sous les bras, on voit s’il faut des petites réparations, et enfin on étiquette pour la boutique.” Dans la pièce voisine, un atelier de couture et sa tissuthèque impeccablement rangée. A partir de vêtements, mais aussi de nappes, rideaux et autres draps, les couturières de Renée fabriquent des cabas, sacs à vracs, tours de cou ou lingettes lavables pour les bébés. Mais, faute de place, pour le moment, Re-née ne peut traiter que 20% de ce qui est déposé dans ses containers.

À TRI LARIGOT

Chez Emmaüs aussi, on est submergé de dons. A tel point qu’à Cranves-Sales, les bénévoles, compagnons ou salariés en insertion, ne traitent plus QUE ce qui est directement déposé sur site. La collecte des containers, elle, est gérée par le Relais, entreprise membre de la fédération Emmaüs. “Tout ce que vous trouvez dans nos magasins est donc « visité » sur place, précise Clara Martel, co-responsable d’Emmaüs Annemasse-Annecy. Avant, nous n’ouvrions pas forcément tous les sacs ici, mais nous essayons maintenant de le faire au maximum, ce qui nous permet de créer de l’activité et de l’emploi en local. Nous sommes aussi en lien avec les associations qui font de la maraude pour redistribuer, notamment l’hiver, des couvertures, des anoraks ou des chaussures aux sans-abris ; et avec des professionnels du coin qui viennent récupérer des « cotons », des t-shirts, pour les utiliser comme chiffons.” Emmaüs est l’organisation caritative la plus organisée en matière de tri textile. Dans la région, ce qui n’est pas revendu dans les boutiques des communautés est envoyé vers la plateforme de tri Evira en Isère, ou pris en charge par les centres du Relais, pour être à nouveau trié, exporté ou reconditionné. Le Relais a d’ailleurs développé sa propre gamme d’isolant thermique et acoustique à partir de coton recyclé. La boucle est bouclée.

À COR ET À TRI

N’ayant pas cette force de frappe, l’atelier Renée, lui, revend ce qu’il ne garde pas à Alpes TLC à Ugine, la plus grosse unité de tri savoyarde, qui récupère aussi les vêtements déposés dans les 400 points de collecte installés par les collectivités territoriales sur nos deux départements. 2500 m2, pour une vingtaine de salariés et 10 tonnes de vêtements traités par jour ! On change d’échelle, mais le cheminement reste le même – il est commun à tous les dispositifs de tri – : après une 1re sélection par catégories, un 2e tri plus fin permet de mettre de côté la « crème » et de chercher en priorité des pièces réclamées par les acqué- reurs, en bout de chaîne. Depuis 2 ou 3 ans d’ailleurs, la demande pour le « vintage » explose. A l’aide de panneaux explicatifs dans leur salle de repos, les salariés ont donc été formés à repérer les vestes en peaux, les blousons en daim et autres pattes d’eph, ou à différencier des étiquettes typiques des années 60 à 90. Comme dans la plupart des plate-formes de tri, la moitié des textiles qui quittent Ugine part en fripes sur les marchés européens ou africains ; le reste, impropre à la revente, prend la direction du recyclage pour être effiloché ou transformé en chiffon d’essuyage au Pakistan. “Car pour refaire de la matière, il faut impérativement faire deux choses, explique Etienne Wiroth, directeur d’Alpes TLC, enlever les points durs (boutons, fermetures éclairs) et trier par matière et couleurs, ce qu’on ne sait pas faire en France... Mais on travaille d’arrache-pied avec d’autres entreprises sur des programmes de recherche et développement, comme Frivep, un projet de traitement de vêtements professionnels de la Poste, de la SNCF ou de l’Armée, encore embryonnaire, qui devrait passer à l’échelle indus- trielle d’ici 2 à 3 ans.”

 

RETOUR À L’ENVOYEUR

En dehors du dépôt auprès des associations ou en container, il reste une dernière solution pour se délester de nos fonds de cartons : le retour en magasin. En échange de bons d’achats, pour s’assurer que nous dépensions bien le fruit de notre bonne action dans leurs rayons, de plus en plus d’enseignes, Maison 123, H&M, C&A, Okaïdi, Guess... proposent en effet de récupérer nos anciens vêtements, quels que soit leur provenance et leur état, même en fin de vie. Pour s’acheter une conscience ? Forcément un peu... “En 2018, avec la 1re campagne #RRR (Réparons, Réutilisons, Recyclons), 66 marques, qui n’avaient rien à voir, ont pris la parole sur un sujet non-commercial”, nuance Sandra Baldini, directrice de la communication chez «Eco TLC», l’organisme à l’origine de la plateforme «La Fibre du Tri», qui soutient la filière. “Et elles veulent recommencer, poussée par l’opinion publique, leurs vendeurs, leurs collaborateurs... Les retardataires sont en train de monter dans le train.”

TRI DE REVIENT

Mais très peu réutilisent effectivement cette matière. Si Bonobo a tenté une collection de jeans « Re-birth » en 2015 et Kaporal une collaboration avec un jeune designer à partir de denim récupéré, la majorité des marques envoient nos trésors en Allemagne, chez « I:CO », le leader européen du secteur. Sur les 3 000 tonnes traitées quotidiennement par ce mastodonte, la répartition des rebuts vestimentaires est la même que partout : 55 % de ces pièces sont revendues dans des circuits de 2nde main, exportées principalement vers l’Afrique, l’Europe de l’Est et le Moyen-Orient. Une véritable machine de guerre, qui comprend, elle, en son sein, de quoi découper le reste des matières, les débarrasser de leurs points durs et les démanteler. Les fibres ainsi récupérées sont ensuite filées en bobine et réintégrées à la chaîne d’approvisionnement des marques partenaires, notamment pour le denim. Summum de la réutilisation, la poussière elle-même, qui s’échappe en grande quantité à chacune de ces étapes, est compactée en briquettes revendues à l’industrie du carton.
L’usine allemande est également l’un des premiers endroits en Europe où s’organise le recyclage des chaus- sures: elle s’est notamment associée avec Adidas pour transformer ses vieilles baskets en petits granulés, eux-mêmes compactés en tapis, qui décorent le sol de la boutique de la marque sur les Champs Elysées. A noter que sur ce terrain, les Américains de Nike ont une longueur d’avance : depuis 25 ans, ils travaillent au recyclage de leurs trainers. A travers leur programme «Re-use a shoe», ils récupèrent les vieilles chaussures dont les matériaux sont ensuite transformés en pistes d’athlétisme, court de tennis et gazon synthétique ou réutilisés pour la fabrication de nouveaux produits de leur gamme Nike Grind. Finalement, en matière de textile, quel que soit le circuit choisi, le parcours de nos dons sera donc sensiblement le même. Mais comme pour les déchets ménagers, si le tri, geste solidaire et écolo, permet de nous déculpabiliser, il n’est pas une finalité. Plus nous achetons, plus il faudra trier, et les matières modernes, complexes, sont de moins en moins faciles à traiter. C’est donc dès la fabrication qu’il faut changer les choses: “nous sommes en train d’élaborer une plateforme collaborative à destination des professionnels, conclut Sandra Baldini d’Eco TLC, pour permettre aux marques de mieux éco-concevoir leurs produits. Tout l’enjeu est de trouver le modèle qui fonctionne, à la fois environnemental, économique et social.”A nous aussi, consommateur, de faire notre tri, mais bien en amont, devant les rayons.

*TLC : Textiles, linge de maison, chaussures

LES CHIFFRES DE L’INDUS-TRI

Chaque année en France : 624 000 tonnes de TLC (Textile Linge Chaussures) sont mises en vente, sur lesquelles les metteurs en marché paient 21,8 millions d’euros d’éco-contributions qui permettent de soutenir la filière du Tri.
239 000 tonnes de TLC usagés sont collectées, soit environ 3,6 kg par personne/an.
Parmi elles, 58,6% seront reportées (friperie, seconde main, export) ; 41% sont destinées au recyclage et à la valorisation énergétique ; 0,4 % n’est pas valorisée.

Sources : Les chiffres clés 2018 de la Filière - Eco TLC.

 

+d'infos : http://lafibredutri.fr

©Raphael de Bengy pour Fibre du Tri