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- vanessa schindler -

par Mélanie Marullaz - 10 sept. 2019

matière à penser

INSTALLÉE À LAUSANNE, VANESSA SCHINDLER EST CRÉATRICE DE MODE. POURTANT, LA MODE EST BIEN LE DERNIER DE SES SOUCIS. CE QUI L’INTÉRESSE, LA PASSIONNE, L’OBSÈDE MÊME, C’EST LA MATIÈRE. ET ELLE A TROUVÉ « SA » MATIÈRE D’EXPRESSION : L’URÉTHANE.

Souvent, à l’origine d’une vocation de créatrice/teur, on trouve des murs de chambre d’ado tapissés de unes de magazines, des poupées plantées d’aiguilles ou une Maman collectionneuse de belles pièces... Pas chez Vanessa Schindler. Sa grand-mère était couturière quand même, mais : “je ne suis pas du tout le genre de personnes qui rêvait de faire de la mode”, s’étonne encore la jeune Bulloise. “J’avais plutôt l’idée de penser l’objet, d’aller vers le design industriel.” Mais par acquis de conscience, au moment de choisir sa voie, elle visite les locaux de la Haute Ecole d’Art et de Design à Genève (HEAD), et là : “c’est la révélation ! Le fait de travailler avec le textile, que je n’avais pas considéré jusque-là, m’est apparu comme une évidence, me donnait des idées, pas forcément de vêtements, mais plutôt de recherche, de travail de la matière.” Elle s’engage donc pour une année préparatoire et un Bachelor.

PREMIERS PAS... DE CÔTÉ

En sortie de cursus, Vanessa confirme, par le choix de ses premières expériences professionnelles, son envie de faire les choses différemment. Si elle se frotte quand même au prêt-à-porter, c’est au sein du collectif Etudes Studio, alors toute jeune marque parisienne de streetwear urbain à la croisée de l’art et de la mode (dont le chanteur Woodkid, notamment, est un des soutiens). Si elle intègre l’équipe d’un grand nom de la haute couture (Balenciaga), c’est pour donner dans l’expérimental, aux côtés d’un des stylistes maison. Mais son meilleur souvenir reste son passage à Copenhague, dans l’atelier du créateur Henrik Vibskov : “il me faisait rêver, car il a une vision globale : créations, installation, défilé... Tout est pensé dans une sorte d’univers. On touchait donc vraiment à tout, on participait à la réalisation d’un vêtement de A à Z, ce qui est rare actuellement, dans une ambiance danoise d’entreprise très familiale, avec beaucoup de respect et de lenteur, ce qu’on ne trouve pas non plus souvent dans la mode. Henrik était toujours là, on était donc en permanence au plus près de qui pense la marque, contrairement aux grandes maisons. Travailler pour lui m’a donné beaucoup de clés”.

DESSIN ÉPURÉ... THANE

A tel point qu’elle rempile pour un master à la HEAD. Et c’est là, dans le temple genevois de la création, qu’elle va laisser libre cours à ses envies d’expérimentation. “A la base, je cherchais une matière qui pouvait être moulée, gommeuse, qui reste souple au séchage, une sorte de résine, pour faire des accessoires, comme des sacs, pour travailler des volumes, trouver des techniques.” Avec l’aide d’un spécialiste en polymère, elle se met alors à travailler l’uréthane, une matière mielleuse, qui peut être absorbé par le tissu. “J’y suis allée à tâtons, sans tissu d’abord, puis dans des moules, puis sur du tissu, et j’ai découvert plein de possibilités en osant : l’uréthane pouvait figer le tissu, coller les fibres, les souder... Je me suis donc créé tout un nouveau vocabulaire, des nouvelles possibilités de montage, de finition, de bijou.” Résultat ? Urethane Pool, une collection ultra fluide, voire liquide. L’uréthane semble en effet couler doucement sur le corps quand il remplace les coutures, prend des aspects minéraux ou végétaux, quelque part entre l’algue, la pierre polie ou la corne. Tantôt coquillage, écaille ou goutte d’eau, il marie sa transparence avec celle des matières légères qu’affectionne Vanessa.

 

 

RADICALE LIBRE

L’audace de la jeune créatrice, sa tech- nique et les gestes qu’elle a dus inventer séduisent le monde de la mode: en 2017, elle est lauréate du Grand Prix Première Vision et du Festival International de Mode et de Photographie de Hyères. Les choses s’accélèrent pour la trentenaire visionnaire. En plus de la médiatisation de son travail, elle «gagne» une collaboration avec Petit Bateau pour une collection capsule, et les moyens de préparer sa 2e collection, en collaboration avec les métiers d’art de Chanel. Pour cette seconde salve, conçue dans son atelier lausannois, Vanessa pousse plus loin sa technique, devient plus radicale encore. “J’ai travaillé le vêtement comme une sculpture, à plat sur une table, avec la matière qui sèche lentement, ce qui la contient. Je la laisse prendre sa forme tranquillement, mais cette forme est vraiment définitive sur le corps, quand le vêtement est porté. Toutes les lignes en extérieures sont celles qui permettent de fusionner les tissus, il a donc fallu repenser les patronages, sans notion de pinces ou de finition.”

Un travail en dehors de toutes contraintes de rentabilité, dont elle assume la dimension expérimentale : “on ne peut pas le produire de manière classique, c’est très lent, et je ne peux rien déléguer, puisqu’aucun des gestes n’est un geste traditionnel de confection, j’ai donc pris le parti que ce ne soit qu’une intention, qui donne des pistes pour des objets plus commerciaux”. Aujourd’hui, après un an en résidence à la Cité Internationale des Arts à Paris, Vanessa se réinstalle à Lausanne. Elle y présentera, en septembre, une collection d’accessoires et de bijoux, des pièces plus petites qui découlent de sa technique. “Tout est fait à la main, je gère toute seule, les ventes commencent... Je sors de la bulle d’expérimentation pour entrer dans la réalité des choses !”

https://www.vanessa-schindler.com/

Myriam Ziehli / Chaumont Zaerpour