Pis Paul

25 ans après...
edgar grospiron

par Frédéric Charpentier - 10 déc. 2017

un boss en or

Edgar envoie un poing rageur, puis lève ses bâtons au ciel. Sourire rayonnant, il salue la foule qui l’acclame ! Il savoure. Il a fait le show ! Les 31 secondes qui viennent de s’écouler l’ont envoyé au sommet de l’olympe. Le «petit branleur provoc’» qui avait annoncé sa victoire a tenu parole !
Edgar, confiant ce 13 février 1992

3 ans avant les Jeux, il avait pourtant été clair : l’or était pour lui, qu’on se le dise ! Il serait le premier champion olympique de bosses de l’histoire. “Certains me trouvaient arrogant... Pour moi, j’étais juste audacieux ! Et c’est mieux quand c’est toi qui mets la pression.” Chambrer, c’est son truc. Grande gueule, mais toujours avec le sourire. Comme ce matin du 13 février 1992, quand il regarde la neige tomber dru dans un épais brouillard et qu’il charrie ses adversaires : “Un vrai temps de merde ! Quelle belle journée pour devenir champion olympique !”. Histoire de leur rappeler que c’est lui le taulier ! Toute la nuit, il a rêvé qu’il skiait idéalement, il sent que ça va être SA journée, il en est persuadé, chauffé à blanc par l’argent de Franck Piccard, en descente, la veille.

ALEA JACTA EST !

Départ pour le stade de bosses de Lognan, il a hâte. Les fans sont là, surexcités, peinturlurés, ils le reconnaissent, c’est la liesse. Il lit dans leurs yeux qu’ils sont là pour lui, pour partager le titre : “Ça m’a boosté, la sensation unique de savoir qu’ils m’attendaient et que j’allais leur donner de l’émotion. Oh oui, j’allais faire le show !”. Côté staff, ça rigole moins...

Jean-Claude Killy apprend que les chutes de neige vont s’intensifier. Il s’interroge, consulte Nano Pourtier, le coach charismatique du freestyle français : ne serait-il pas plus raisonnable de reporter la course au lendemain? Celui-ci reste confiant, 15 mètres de visibilité devraient suffire ! Edgar qui passe par là confirme, ça fait 3 ans qu’il attend ce moment et il n’a pas envie de passer une seconde nuit d’insomnie. On maintient.

La pression monte autant que la neige tombe. Les minutes s’éternisent... Soudain Edgar, n’y tenant plus, lâche ses skis, enjambe les filets de sécurité et part s’immerger dans son fan-club, serre des mains, gueule avec eux “on va tous les niquer!”, agite une cloche d’alpage : “Ça m’a libéré, toute l’émotion est sortie, rien ne pouvait plus m’arriver !” Il est désormais dans sa bulle. En filles, Raph’ Monod, son alter ego, rate sa course. Il positive : “On ne peut pas échouer tous les 2 dans la même journée !”

1992, Edgar Grospiron fait le show...
 Le «petit branleur prétentieux» s’est soudain transformé en «grand champion» ! 

Edgar partira dernier. Juste avant lui, son complice Olivier Allamand se présente. Echange de clin d’œil, encouragement : “A tout de suite! On se retrouve sur le podium !”. La course féline d’«Olive» le fait passer en tête, 27.87 points, un score à la portée de Gagar. Il est prêt, tout est en place, c’est lui le patron. En état de grâce, il s’envole pour un show de 31 secondes vêtu d’un pull improbable et de genoux qui font de l’œil aux juges.

UNE MÉDAILLE QUI LES ARAVIS

Décrit jusqu’alors par un journaliste de l’Equipe comme un «petit branleur prétentieux», il s’est soudain transformé en «grand champion» : “Ça m’a marqué, pourtant je n’avais pas changé, j’avais juste franchi la ligne, je n’étais pas devenu champion du jour au lendemain. J’ai d’ailleurs dû me battre pour garder mon âme de petit branleur ! C’est grâce à elle que j’étais arrivé là... Je n’allais pas me renier !”

Edgar Grospiron, champion olympique 92 de ski acrobatique

Cette médaille, il la convoitait depuis toujours, lui, le gamin qui avait choisi les bosses pour s’envoyer en l’air au club de La Clusaz : “c’était le sport qu’il fallait faire quand tu étais un jeune urbain qui voulait sortir de la norme!” Son ski flamboyant avait alors tapé dans l’œil de Nano qui décide de le faire «bosser» : “Il voulait que j’apprenne à gagner. Je me battais comme un fou à chaque sélection pour avoir ma place. Bon, ok, je me suis aussi beaucoup amusé !”.

Après les Jeux, il continue à glaner les médailles, se blesse en 1993, met 2 ans à revenir et termine sa carrière en beauté en 1995 par un titre de champion du monde, chez lui, à La Clusaz, comme il l’avait décidé. La boucle est bouclée. Il a 26 ans. “Le sport m’a appris à décider vite. Sur une carrière de 10 ans, si tu te reposes sur tes lauriers ou si tu es blessé, c’est impossible de remonter. Tu ne peux plus aller vers l’excellence et tu végètes à la 15ème place. C’est une question de tempérament... Moi, je n’ai jamais été en équipe de France pour l’écusson !”

THE SHOW MUST GO ON

A Albertville, Jean-Claude Killy lui avait glissé : “A partir d’aujourd’hui, tu n’as plus à t’inquiéter, le téléphone sonnera toujours... ” Pour autant, le Tintin des bosses n’est pas du genre à attendre le coup de fil providentiel. “Je savais que derrière, j’aurais des opportunités”.

Et se donne 5 ans pour les explorer, il fait de l’évènementiel, mais sans trouver sa voie : “Le sport est une expérience de vie, on apprend à se connaître, mais cela ne prépare pas à un métier”. Il réfléchit à ce qu’il a envie de vivre qui puisse résonner avec les émotions vécues dans le sport, et s’invente consultant-conférencier, un job taillé sur mesure qu’il pratique avec passion depuis 17 ans. “C’est incroyable le pouvoir du titre de champion olympique, aujourd’hui encore!”. Avec sa niaque légendaire, il fait mouche, les entreprises le font venir pour booster leurs troupes. Il sonne juste et ça marche.

LES JEUX DE L’AMOUR ET DU BAZAR

Garder une image cohérente lui vaut d’être appelé à la tête de la candidature d’Annecy pour l’organisation des Jeux Olympiques d’hiver 2018. Mais le 12 décembre 2010, 7 mois avant le verdict du CIO à Durban, Edgar déclare forfait : “Je ne peux pas faire gagner la candidature avec ce budget et le temps qu'il me reste ! Je prends mes responsabilités, je ne suis pas l'homme de la situation.” Il quitte ses fonctions brutalement. Le choc est immense pour les Annéciens. Comment lui, le héros idolâtré, peut-il lâcher l’affaire à quelques mètres de la ligne d’arrivée? Aurait-il peur de l’échec ?

Aujourd’hui, avec le recul, Edgar considère que la candidature n’a pas été un échec, même s’il a des regrets: “Un début de campagne trop mal engagé. Nous n’avions pas notre destin en mains, nous étions loin derrière Pyeong Chang et Munich. Tout le comité savait que nous n’avions aucune chance de gagner.” Pour lui, il aurait fallu une stratégie à moyen-long terme : Annecy 2018 serait devenue un levier pour Annecy 2022 ou pour un projet France 2024. “J’ai démissionné car les dirigeants ne voulaient qu’une stratégie one-shot 2018. Je n’avais plus rien à faire là! C’est sûr, c’est très agréable, vous descendez dans les plus beaux hôtels du monde et vous côtoyez toute la journée des gens extrêmement importants, mais il faut une bonne dose d’hypocrisie pour faire le job en sachant que l’on va se planter. Il y a des sommes en jeu suffisamment importantes pour ne pas jouer au con !”

Membre du comité de Paris 2024, il se rend compte que rien n’a été fait par la France au niveau international pour maintenir la dynamique d’Annecy. “Personne n’avait capitalisé sur le travail d’Annecy. Il se trouve qu’on ne l’a pas payé, puisque Paris a les Jeux, donc c’est formidable. Quant à moi, je suis resté en phase avec mes valeurs et mes principes. Je suis au clair et tout va bien.”

Edgar a appris à rebondir. Lui-même est dans un nouveau projet : travailler au rayonnement de Wikane, un cabinet de consultants accompagnant des patrons de PME. Annecy restant bien sûr son point d’ancrage : “J’ai beaucoup bourlingué, voyagé aux 4 coins du globe, mais je suis toujours revenu. Je n’ai jamais trouvé mieux, avec autant de choses à faire sur un territoire aussi concentré : sport, culture, connecté au reste du monde, j’ai ici un terrain de jeu adapté à mon style de vie!”

Reste un mystère à élucider: pour sa préparation aux JO, le futur champion aurait confié suivre un strict régime dissocié : une semaine vin rouge, la suivante au blanc. Info ou intox ? Edgar sourit...

Trophées de shuss

Jeux Olympiques :
1988 : Bronze (sport en démo)
1992 : Or
1994 : Bronze

Championnats du Monde :
1989 : Or
1991 : Or
1995 : Or

Coupe du Monde :
Vainqueur à 4 reprises du classement général des bosses : 1990, 1991, 1992 et 1994. 28 victoires dans les épreuves de coupe du monde.

© Illustration : Joseph Brown (d'après photo de Marc Muller); © AFP Pascal Pavani; ©1992/CIO/Chappaz Sylvie; ©1992/CIO/Christian Haas; portraits actuels : © Marc Muller / Studio404