Pis Paul

entretien avec frédéric beigbeder,
parrain du high five festival

par Lara Ketterer - 7 nov. 2018

sexe, drogue & vitriol

Pour 99 francs, il a repris son âme au diable. Frédéric Beigbeder est un homme libre, décomplexé ou presque… en paix ? Surtout pas ! Le dandy noceur d’hier n’a pas rangé sa capacité à s’indigner sous la table à langer. Il est de toutes les révoltes, de toutes les provocs. Celui qu’on savait adepte de poudreuse et de lignes blanches a accepté de laisser sa trace éphémère sur les pentes du high five festival, dont il est le parrain cette année, avant de passer derrière les platines d’une soirée playboy. On n’se refait pas… rencontre avec un auteur distingué*, charmeur par nécessité…

Samedi 6 octobre, 19 heures. Frédéric traverse la chambre d’une suite de l’Impérial Palace, et m’invite à le rejoindre sur le canapé de la terrasse. Sa timidité est palpable. Un corps qui semble trop grand pour lui, trop maigre aussi, l’homme ne manque pourtant pas d’épaisseur. Personnage controversé, voire contradictoire, maniant la satire, le cynisme et l’autodérision comme d’autres le verre de vodka, qu’il manie aussi fort bien d’ailleurs, Frédéric Beigbeder n’hésite pas à fustiger l’univers de la publicité qui l’a nourri (qu’il a nourri également) durant 10 ans, dans un bouquin dans le but, entre autres, de se faire lourder.

Pour la présidentielle de 2002, le bourgeois de Neuilly devient conseiller du communiste Robert Hue. Le quinqua prône le revenu universel et la paresse comme mode de vie. Marié 3 fois (actuellement avec la mannequin genevoise Lara Micheli), père de 3 enfants, dont le dernier n’a que quelques mois, il fut l’un des 343 salauds à défendre le droit d’aller aux putes. Mais derrière la provoc et les bons mots, l’homme est un écorché, un révolté, d’une culture hallucinante et d’une simplicité désarmante. Auteur, «pubeur», réalisateur, éditeur, chroniqueur, acteur - et sûrement plein d’autres trucs en eur -, impossible de rester insensible à ce barbu jamais barbant.

Activmag : Si vous étiez un livre ?

Frédéric Beigbeder : «L’attrape-cœurs» de Salinger. Cet adolescent, viré de son école, qui, pour ne pas rentrer chez lui, erre durant 3 jours dans les rues d’un New York glacial des années 50, entre taxis, boîtes de jazz, prostituée, mac, bonne sœur… Son questionnement sur la famille, la sexualité, son refus de devenir adulte… (Un roman polémique longtemps censuré aux Etats-Unis). C’est un peu comme ça que je conçois ma vie, dans cette sorte de fugue. Rester insaisissable...

Et si vous étiez un film ?

Comme j’ai cité «L’attrape-cœurs» en livre, je ne peux plus choisir «Bonjour tristesse», le roman de Françoise Sagan… Alors je le garderai en film. Un film sous-estimé d’Otto Preminger alors qu’il est magnifique, avec David Niven et Jean Seberg. Cet univers de St Tropez dans les années 60… J’adore Bonjour Tristesse, le film, comme le livre !

Si vous étiez un personnage historique ?

J’ai une passion pour Charlie Chaplin, qui vivait pas si loin d’ici, à Montreux. C’est le plus grand satiriste au monde.

Et sans trop l’ouvrir en plus !

Oui, sans trop bavarder, il a réussi à plaisanter sur tous les sujets les plus graves. C’est ce que j’aime et ce que j’essaie de faire à travers mes livres, de déconner autour de sujets très graves. Arriver à rigoler sur la famine en Alaska, sur la condition ouvrière ou même sur Hitler, en pleine période nazie, fallait le faire, quand même !

Si vous étiez un personnage fictif ?

(Il réfléchit un moment) Ah oui… Il y a Philémon, ce héros de bande dessinée de Fred que je lisais quand j’étais petit. Un personnage qui vit sur le «A» de l’Atlantique. En fait, sur les cartes, pour signaler l’océan, il est écrit «Océan Atlantique», on croit que ce sont juste des lettres pour nommer l’endroit, mais en fait ce sont des îles. Et l’idée de vivre sur un endroit littéraire imaginaire, ça me plaît bien !

Je vous propose une expérience, en plusieurs étapes… J’ai une machine à remonter le temps. A quelle date je vous la programme pour y passer 1 heure ?

1964. Juste avant ma naissance. A Londres, Carnaby Street, pour vivre cette effervescence.

A quelle date pour 1 semaine ?

Alors là, on part au XVIIIème, avant la Révolution. Je suis d’une famille d’aristos du côté de ma mère et on avait un château à la Roche Posay. J’aimerais bien découvrir ce que c’était d’être un privilégié à cette époque. C’est épouvantable… Je vous réponds quelque chose d’assez scandaleux, je m’en rends compte… Mais je n’ai connu qu’une famille aristo désargentée qui se lamente de ne plus avoir ses privilèges. Alors oui, ça m’intrigue : comprendre ce que c’était que d’être le Comte de Chasteigner de la Roche Posay à cette époque-là, juste une semaine, pour voir…

Et pour 1 mois ? On repart où et quand ?

Ah oui, je sais : Montparnasse entre les deux guerres ! J’assisterais à la rencontre d’Hemingway et Scott Fitzgerald au Dingo Bar, rue Delambre, au printemps 1925. Et je ferais la «teuf» avec ces deux grands écrivains un mois durant !

Et enfin, pour une vie entière ?

Quand j’ai lu Proust, j’ai été un peu jaloux de l’ambiance de la Belle Epoque. Donc là, on partirait avant la première guerre mondiale. Evidemment, aujourd’hui, avec le recul, on sait que le moment est tragique, qu’il va déboucher sur une boucherie. Mais vivre à la Belle Epoque à Paris, observer la construction de la Tour Eiffel, vivre dans cette euphorie où chacun était optimiste, insouciant et fier d’appartenir à l’empire extrêmement riche et puissant qu’était la France. Je n’ai connu que la crise économique et croisé que des Français malheureux et râleurs. Donc, oui, programmez-la sur Paris en… 1885, par exemple. Ce qui me laisse une trentaine d’années pour en profiter !

 SI J'ÉTAIS UNE FEMME ? JE SERAIS PROBABLEMENT UN GENRE DE DOROTHY PARKER, CETTE GRANDE JOURNALISTE NEW-YORKAISE ASSEZ VILAINE, TRÈS DRÔLE ET MÉCHANTE. JE PRÉCÉDERAIS LES CRITIQUES ET LES ATTAQUES PAR DES… PERFIDIES ! 

Puisqu’on parle de Proust, vous avez eu la chance de discuter avec des écrivains morts**, et même qu’ils vous ont répondu…

(il éclate de rire) : Oui, ou avec d’autres qui sont morts depuis…

Parmi eux, lequel auriez-vous aimé côtoyer ?

Oh… Fitzgerald, parce qu’il était très mélancolique, et à la fois charmant et drôle. Mais ça ne l’aurait pas intéressé de me parler. Il préférait la compagnie de jolies filles…

Je ne sais pas si ma machine à remonter le temps a l’option pour vous réincarner en femme…

Vérifiez, je vous prie… Mais alors en femme avec une robe à franges et un collier de perles qui danse le charleston sur le toit d’une Rolls… Fallait bien ça pour capter son attention !

Vous vous dites le miroir d’une génération vide, d’une époque sans guerre, sans religion, sans famille, sans repères… un constat quelque peu désillusionné. Est-ce que vous croyez néanmoins en quelque chose ?

Oui, bien sûr. Je crois en deux choses que sont l’amour et la littérature. Et je pense que tout le reste n’a aucun intérêt. L’amour sous tous ses aspects : romantique, passionné, mais aussi sexuel ; et la littérature parce que c’est le seul moyen véritable de vaincre la mort.

A travers vos ouvrages vous avez souvent dénoncé les diktats de la publicité, de l’hyper consommation, de l’apparence… Au final, l’absurdité de ce monde reste-t-il, pour vous, une source inépuisable de cynisme et de révolte ?

Oui. Et c’est assez terrifiant. Vous savez, quand j’ai publié «99 francs», je n’imaginais pas que ç’aurait un tel impact. Mais c’était il y a 18 ans ! Et 18 ans après, rien n’a changé ! Au contraire, les gens sont même candidats à sacrifier leur vie privée pour recevoir des messages publicitaires, ça me terrifie. C’est la preuve que tout ce que j’ai écrit n’a servi strictement à rien. (Dans un sourire…) C’est un peu vexant ! Et évidemment, cette frustration me rend de plus en plus cynique. Ce qu’on ne dit jamais sur les réseaux sociaux et internet, sur sa gratuité et son immense succès, ce n’est que de la pub et rien d’autre. Facebook, ce n’est pas un moyen de rencontrer des gens, c’est de l’espionnage de votre jardin secret pour mieux cibler les messages publicitaires vendus aux entreprises.

Mais ce n’est pas aussi devenu un moyen, pour chacun, de faire sa propre pub, de se mettre en scène ?

Oui sans doute, on prétend que ça donnerait une certaine raison d’exister par cette espèce d’hystérie exhibitionniste… Mais tout ce que j’ai dénoncé dans 99 francs est aujourd’hui multiplié par 2 milliards 200 millions, le nombre d’abonnés à Facebook. Savez-vous que c’est plus que la quantité de chrétiens sur terre ? Il y a plus de gens qui croient en Facebook qu’en Jésus ! C’est sidérant.

Etes-vous croyant vous-même ?

J’ai été éduqué dans la religion catholique. J’étais dans une école dirigée par le père Di Falco. J’ai d’ailleurs souhaité le revoir 30 ans plus tard pour discuter***, moi étant athée et lui évêque. Et au fil de nos échanges, on a chacun progressé vers l’autre. Au final, je suis aujourd’hui quelqu’un qui doute… de l’athéisme ! Je n’ai pas pour autant la foi. Même si tous les écrivains se prennent un peu pour Dieu !

Ce ne sont pas des questions qu’on se pose, plus on avance en âge ?

C’est sûr. Et c’est d’ailleurs triste qu’il n’y ait que des vieux dans les églises. Il n’y aurait que la peur de la mort qui les guiderait ? C’est comme la parabole de l’enfant prodigue qui finit par rentrer chez lui par besoin d’être rassuré. Mais l’athéisme ne rend pas heureux. Les gens qui croient m’ont l’air plus… sereins ! L’angoisse du vide est pire que le doute du croyant.

Frédéric Beigbeder et Gaylord Pedretti, organisateur du High Five Festival

Dans un registre plus léger, si vous étiez une femme, à part celle de la Belle Epoque, quel genre de femme seriez-vous ?

Pour tout vous dire, je me suis déjà habillé en fille et physiquement, je ressemble à un mélange de Valérie Lemercier et Inès de la Fressange, deux copines. En fait, en femme, je ne suis pas terrible ! Sans être désobligeant à l’égard de Valérie et d’Inès. Un peu trop dégingandé. Mais du coup, je pense que je serais obligé de développer beaucoup d’humour et d’esprit pour devenir «intéressante». C’est d’ailleurs toute l’histoire de ma jeunesse ! Je serais probablement une femme dans le genre de Dorothy Parker, cette grande journaliste new-yorkaise que j’aime beaucoup qui était assez vilaine, très drôle et méchante. Je serais une femme qui précéderait les critiques et les attaques par des… perfidies! (et il éclate de rire) D’ailleurs, toute ma vie, mes histoires d’amour furent avec des femmes très drôles. Qui plus est, intelligentes, brillantes… insupportables !

Avez-vous des regrets ?

Bien sûr ! Je ne suis qu’une immense boule de regrets. Quand les gens disent : “si c’était à refaire, je ne changerais rien !”, moi, non ! Il y a des tas de passages dans ma vie trop tristes, où je me suis senti trop frustré, trop solitaire. Mon enfance ? J’adore pas… Mon adolescence? Compliquée ! 18 ans ? C’était galère ! En fait, 50 ans, c’est pas mal… Même si je reste terrifié par la vieillesse, par la maladie, je n’ai pas envie de crever !

Des envies ? Là, tout de suite ?

J’ai envie de visiter le Japon. Je n’y ai jamais mis les pieds, même si mes livres sont traduits là-bas, mon éditeur n’a pas assez d’argent pour m’y inviter ! (Il sourit) Donc maintenant, faut que j’arrête d’être un idiot à attendre un bristol. Ce pays est fait pour moi. Son raffinement, ses mélanges de traditions et d’ultra-technologies m’interpellent. J’adore lire les romanciers japonais, le cinéma, la bouffe japonaise… Yann Barthès, qui est de Chambéry, est un fou du Japon et me pousse tout le temps à m’y rendre… Alors voilà, ce soir, j’ai envie de Japon !!!

Un rêve pour finir ?

Que mes enfants soient heureux ! C’est bête, hein ? Mais c’est mon désir le plus cher. C’est formidable de donner la vie pour ça aussi : c’est qu’on pense alors un peu moins à son nombril !

Pourquoi avoir choisi Frédéric Beigbeder comme parrain du festival ?

Gaylord : C’est vrai qu’on peut s’interroger… pourquoi une pointure de la littérature pour un festival de film de ski ? Depuis 9 ans, le High Five n’est jamais là où on l’attend, comme aujourd’hui à l’Impérial Palace, quel décalage ! Mais c’est ce qui est intéressant au final. Et il y a une vraie corrélation entre le personnage de Beigbeder, parfois décrié, souvent méprisé et le rider qu’on comprend mal, qu’on juge mal, alors que dès qu’on s’intéresse à leur art, que ce soit à travers l’écriture, ou le cinéma ici, on peut apprécier au-delà des apparences, toucher un moment de grâce.

Frédéric : De même que les riders dépoussièrent l’univers du ski et de la glisse à travers leurs codes, en tant que critique littéraire, je défends les jeunes écrivains, ceux qui bousculent le langage, la syntaxe, finalement des riders de la sémantique ! Ça le fait ? (rires)

+ d’infos :
Frédéric Beigbeder vient de sortir «La frivolité est une affaire sérieuse, en 99 essais», aux éditions de l’Observatoire

* Il a obtenu, en 2003, le Prix Interallié pour «Windows on the world», en 2009, le prix Renaudot pour «Un roman français» et en 2018 le prix Rive Gauche à Paris pour «Une vie sans fin». Il est aussi le créateur du Prix de Flore.

**«Conversations d'un enfant du siècle», recueil regroupant des entretiens de Frédéric Beigbeder effectués entre 1999 et 2014 avec des écrivains influents d'aujourd'hui, mais aussi des conversations fictives avec des écrivains morts.

***«Je crois moi non plus : Dialogue entre un évêque et un mécréant» paru en 2004, dialogue courant sur trois années avec Monseigneur Jean-Michel Di Falco.

© Pierre Morel / ©HannahAssouline_EditionsdeL'Observatoire / © Pierre Morel