Pis Paul

inès de la fressange

par Magali Buy - 13 déc. 2019

mod' elle

1975, 1,80 M ET ÉLANCÉE COMME JAMAIS, À 17 ANS TOUT COURT, INÈS DE LA FRESSANGE FAIT UNE ENTRÉE FRACASSANTE SUR LES PODIUMS DES DÉFILÉS. LE CHARME ARGENTIN DANS L’ALLURE, UN SOURIRE À TOMBER, ELLE SE DISTINGUE PAR UN PHYSIQUE HORS NORME ET UNE LÉGÈRETÉ DE TON, PERCHÉE SUR TALONS HAUTS… RENVERSANT !

J'ai beau me mettre sur la pointe des pieds, difficile de lui arriver à la cheville.
Egérie Chanel dans les années 80, mannequin star de sa génération. «Ines ? Il n’y en a pas une autre», disait Karl Lagerfeld. Tout le monde se l’arrache. La jeune femme fait trembler les projecteurs, elle est la mode, mais le mannequinat ? Hors de question de se cantonner à ça ! Inès ne crache pas dans la soupe, elle veut voir plus loin. Et ni sa rupture avec Chanel, ni la perte de sa griffe n’auront sa peau ! Entre fragilité et entêtement, les revers de la vie ? Hop ! Balayés ! Marianne, femme d’affaires, styliste ou co-auteure de La Parisienne -qui vient de faire peau neuve-, elle rhabille depuis 30 ans les années avec humour et persévérance. Un look un peu garçonne et le caractère culotté, elle sait ce qu’elle veut et aucune raison que ça change.
Entre style et smile, elle a du bagout et on aime ça, chapeau bas !

Activmag : Votre livre s'appelle La Parisienne, surtout pour l'image à l'international... pourquoi pas la Française ?

Inès de la Fressange : Vous avez raison ! Seulement, à l’étranger, on me parle souvent de «la Parisienne». Sans doute car toutes les maisons de couture et de prêt-à-porter, à quelques exceptions, sont par tradition à Paris. Mais «Parisienne», c’est plus un état d’esprit, un sens de la liberté et de la joie. On peut le retrouver autant à Lille qu’à Marseille ou Annecy.

Revenons un peu en arrière, quels sont les souvenirs de votre premier défilé ? Vous aviez 17 ans...
Ouh là, on remonte au siècle dernier ! L’époque des dinosaures ! Mon premier défilé était pour Kenzo, au tout début du prêt-à-porter de créateurs. On sortait d’une période années 50-60 où les mannequins défilaient avec la main sur la hanche en faisant tourner les robes. Heureusement, chez Kenzo, tout était détendu. Il était terriblement timide, un peu comme Saint Laurent, mais entouré de gens très chaleureux. Je me souviens avoir défilé sur Isn’t she lovely de Steve Wonder, difficile de déambuler de façon prétentieuse avec une telle musique ! Mais surtout, c’était très intimidant parce que c’était LE défilé qu’il fallait faire à cette époque-là : les gens se battaient pour avoir des invitations. J’avais les che- veux courts, très peu de maquillage, et j’étais maigre comme un clou, alors que les mannequins étaient plutôt blondes surfeuses californiennes ou suédoises ! J’étais un peu atypique, quand même !

Vous vous êtes démarquée par votre singularité et cette façon de défiler un peu impertinente ?
En fait, je ne savais pas faire autrement quand j’ai commencé. C’est parce que ça a plu que c’est devenu un style. Le fait de sourire, de faire des clins d’œil, de reconnaître des gens, ç’aurait pu être un flop total... et ça a été le contraire. Mais au départ, c’était juste de l’incompétence !

C’est un métier qui fait rêver les jeunes filles... Vous avez réussi à rester vous- même dans cet univers paillettes ?
Oui, mais en respectant le style des maisons, et c’est normal ! A l’époque, je cumulais jusqu’à 42 défilés. Je me maquillais et me coiffais autant de fois. Je n’ai jamais voulu alimenter le mythe, dire que c’était un métier merveilleux. Beaucoup de très jeunes filles veulent être mannequins, et s’imaginent qu’on va leur offrir des tonnes de vêtements, qu’elles sortiront de l’avion avec des bouquets de fleurs et iront dans des villes fantastiques. Dans un livre, j’ai expliqué que tous les gens autour sont plus créatifs que les mannequins eux-mêmes. Que ce soit la maquilleuse, le coiffeur, le directeur artistique, le styliste ou la rédactrice de mode... Si le photographe rate l’éclairage, la photo sera moche, que le modèle soit professionnel ou non.

Quels sont vos plus beaux souvenirs ?
Les belles rencontres ! Pour n’en citer que quelques-unes, je me souviens avoir défilé pour Popy Moreni qui nous recevait chacune à part. On choisissait nos vêtements avant de monter sur le podium, on discutait, elle était très chaleureuse. Et puis il y a eu Jean-Jacques Picart, consultant mode très connu et longtemps éminence grise de Bernard Arnault (le PDG de LVMH), Paolo Roversi, photographe talentueux que j’ai découvert alors qu’il était encore inconnu, un grand ami. J’ai beaucoup d’histoires comme celles-ci...

Petite curiosité de fan, il paraît que vous avez contribué au démarrage de Chris- tian Lacroix chez Patou, c’est vrai ?
Il allait être recruté, et il devait convaincre. On est arrivé à 7 heures du matin, j’ai enfilé des vêtements qu’il avait dessinés pour le Japon et j’ai défilé comme un vrai mannequin «classique» cette fois ! C’était plus convaincant de voir une collection portée, que sortie d’une valise ! Christian est très loyal parce qu’il rappelle très souvent ce moment où je suis venue le soutenir à titre amical. Et en haut lieu, nous sommes restés très amis.

Qu’est-ce que ce métier vous a apporté finalement ?
J’étais quelqu’un de timide et de réservée. Et comme on côtoie des gens différents tous les jours, il faut apprendre à s’adapter très vite. Ça m’a apporté beaucoup, mais en aucun cas je ne dirais que c’est le métier le plus passionnant de la terre. Par contre, auprès des couturiers et des stylistes, notamment au cœur du Studio Chanel, j’ai appris mon métier d’aujourd’hui. Et ça, ce n’est pas rien !

Vous parlez du stylisme bien sûr ?
C’est amusant ! J’ai été mannequin une dizaine d’années, alors que je suis styliste depuis 30 ans ! Je suis plus styliste que mannequin, en fait. C’est un peu comme les miss France, si on l’a été une fois, on le reste à vie. Mais je m’évertue à dire que mon métier est beaucoup plus intéressant aujourd’hui. Quand on m’apprend qu’en Malaisie, en Russie, en Chine ou en Amérique, ma collection plaît, j’en suis bien plus fière que d’avoir été en robe longue chez Saint Laurent ou chez Dior.

Vos collections, élégantes et si féminines, ont parfois une légère touche garçonne, pensez-vous que votre scolarité dans une pension de garçons ait influencé votre inspiration ?
J’étais la seule fille à l’école, la seule à ne pas avoir l’uniforme en flanelle grise avec une cravate. Ma grand-mère m’avait offert une robe chasuble dans le même tissu, mais ce n’était pas pareil. J’en ai peut-être gardé une frustration ? Je me souviens que Paul, un des garçons, m’avait prêté ses chaussures de foot à crampons, c’était beaucoup trop grand pour moi et difficile de marcher avec, mais je sentais que c’était un suprême honneur de pouvoir les porter. A l’époque les garçons étaient peut-être moins apprêtés qu’aujourd’hui, mais ils avaient l’air si confortables dans leurs vêtements. Ça, ça a dû me marquer aussi. Quoiqu’on fasse et quel que soit son métier, l’enfance compte.

Quels sont vos projets aujourd’hui ?
Je viens de lancer une box, ça fait un carton, il faut que je m’en occupe. Et puis je ne sais pas dire non, alors ça fourmille ! Pourtant mon but n’est pas d’être super active, mais de bien gérer mon temps, pour en garder du libre, voir mes copines, ne pas se laisser avoir par le stress. Pour pouvoir faire beaucoup, il faut savoir flâner et perdre son temps. C’est le meilleur moyen d’en gagner. Il faut juste organiser sa vie pour rendre cela possible.

Et vous avez réussi ?
Nooon !!! On s’imagine toujours qu’à 60 balais, on aura cette espèce de sagesse totale, et pas du tout. D’un coup, je m’aperçois que je suis sur Instagram depuis plus d’une demi-heure, alors que j’ai 50 000 trucs à faire ! Ce qui est drôle dans la vie, ce sont ces côtés ado, même à 60 ans ! Je suis bonne pour donner des leçons, mais je ne les suis pas vraiment !!

On vous a surnommée le mannequin qui parle : y'a-t-il des choses que vous avez dites, puis regrettées ?
Non, non, rien de rien, je ne regrette rien ! (rires)

On approche de Noël, quel est le plus beau cadeau qu'on vous ait fait et celui qui vous comblerait ?
On m’a offert un platane : c’est un cadeau magnifique et qui dure ! Aujourd’hui, j’aimerais une balançoire. Non pas pour la mettre dessus, mais pour l’avoir chez moi, à Paris, ça doit détendre...

 

FAN DE...

Quelle est votre actrice favorite, celle qui vous touche ?
Valeria Bruni Tedeschi.

Quelle est l’artiste dont vous adoreriez avoir une création chez vous ?
Camille Claudel.

Quelle est la chanteuse que vous doublez sous la douche ?
Alex Hepburn. Mais impossible de la «doubler» par contre !!!

Votre styliste préférée ?
Madeleine Vionnet, grande couturière qui a inventé le biais.

Quelle est la femme humoriste qui vous fait mourir de rire ?
Valérie Lemercier.

L’auteure que vous dévorez ?
Virginia Wolff.

 

+ d’infos : La Parisienne Ines de La Fressange & Sophie Gachet, éditions Flammarion

photos : Alexandra d'Urso