Pis Paul

l'insatiable eric-emmanuel schmitt

par Mélanie Marullaz - 13 déc. 2016

l'homme qui noircissait des pages

Pièces de théâtre, romans, nouvelles, contes, essais, bd... Le lyonnais Eric-Emmanuel Schmitt, un des auteurs les plus prolifiques de sa génération, est encore loin d’être rassasié. A l’image d’Oscar, son petit héros malade accompagné par la dame en rose, on dirait qu’il regarde chaque jour le monde comme si c’était la première fois.

Deux prénoms. Comme si ces parents n’avaient pas pu choisir. Comme s’ils n’avaient pas voulu fermer la discussion, pour ne pas lui imposer une seule voie, mais laisser se déployer un éventail de possibilités. Alors Eric-Emmanuel Schmitt essaie tout. Il a même commenté l’athlétisme pendant les dernières Olympiades. Lui qui aurait probablement été médecin s’il n’avait pas écrit, apaise et régénère par les mots, aime, grâce à la littérature, remettre du désir dans la vie. Alors que vient de sortir son dernier roman, L’Homme qui voyait à travers les visages, et qu’il a, tout récemment, rejoint l’Académie Goncourt, il monte sur scène pour la tournée québécoise de Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, en s’autorisant une pause à l’Université de Sherbrooke, pour y recevoir, il y a quelques jours, le titre de Doctor Honoris Causa. Il est 12h au Sud du Canada, 18h en France. Pendant qu’il sillonne les rues de Montréal, Eric-Emmanuel Schmitt nous entraîne sur les lieux qui comptent ou ont compté pour lui.

Activmag : Où étiez-vous à 25 ans ?
Eric-Emmanuel Schmitt :
A 25 ans, j’étais à la croisée des chemins. Déjà agrégé de philo, je préparais ma thèse, une carrière de prof se dessinait et on me promettait les plus hautes distinctions : carrière universitaire à la Sorbonne, Collège de France... Mais j’étais sur les rails du passé, pas ceux de mon avenir. C’était le résultat, la conséquence logique de mes études, de mon parcours, mais est-ce que c’était bien mon chemin ? Mes pulsions créatives étaient toujours là - j’ai écris mon premier roman à 11 ans, ma première pièce à 16 - mon accomplissement était donc d’être un artiste et je ne faisais pas des études d’artiste. Les écrivains que j’admirais avaient fait Normale Sup’, il fallait que j’aille au bout de ce cursus, mais il n’allait pas me donner exactement ce que je cherchais, le chemin de ma vie n’était pas clair.

Ce doctorat honorifique, qui vient de vous être remis a donc une saveur particulière ?
Oui, parce qu’il vient du monde qui était le mien, du monde universitaire. C’est le seul métier que j’ai exercé. Après la rue d’Ulm (Normale Sup), j’ai soutenu très vite ma thèse sur Diderot et j’ai enseigné 5 ans à l’Université de Savoie. Je m’attendais à enseigner toute ma vie, car j’aimais le contact avec les étudiants et ça me permettait d’écrire à côté, mais j’ai été rattrapé par le succès, dès ma première pièce, j’ai donc quitté l’enseignement. Depuis, je vide ma plume...

Que vous reste-t-il de vos 25 ans ?
Le fait de retourner régulièrement au carrefour, pour regarder quelle route je dois prendre : dramaturge ? écrivain ? pour écrire des romans ? des contes ? Je ne cesse de retourner à ce carrefour, pas par hésitation, mais par gourmandise.

Vous avez grandi à Lyon, quelle relation gardez- vous avec cette ville ?
J’ai découvert, avec le temps, que j’étais Lyonnais et surtout à quel point je l’étais. C’est de plus en plus évident au fur et à mesure que mon expérience du monde s’accumule. Je le sens dans mon rapport au temps, aux siècles. Parce que lorsque j’habitais Lyon, j’arrivais à St Jean, je traversais le quartier Renaissance, je voyais les constructions modernes de la Part Dieu ou je voyageais en passant près de l’amphithéâtre gallo-romain... Tous les jours, je marchais dans les siècles, les traversais, dans une complicité naturelle avec les époques révolues ou présentes, et quand j’écris, je garde ça. «L’Evangile selon Pilate» se passe il y a 2000 ans, «La Femme au miroir» dans trois siècles différents... Cette familiarité historique, cette façon d’enjamber les époques, ce côté marcheur des siècles est profondément lyonnais. Mais je suis aussi Lyonnais dans le contrôle des apparences ; je donne toujours l’impression d’être en contrôle, en équilibre. J’offre une apparence honorable, voire sénatoriale, presque trop équilibrée, mais ça n’empêche pas qu’il y ait, derrière, tous les vertiges, tous les abîmes.

 J’offre une apparence honorable, voire sénatoriale, presque trop équilibrée, mais ça n’empêche pas qu’il y ait, derrière, tous les vertiges, tous les abîmes. 

Qu’est-ce qui vous frappe en premier dans une ville, les bruits, les odeurs, les couleurs... ?
A Lyon, par exemple, le Jardin du musée St- Pierre (Musée des Beaux-arts), un endroit que j’adore, c’est un lieu qui sent la pastille Vichy, car j’y allais avec ma grand-mère et elle en avait toujours dans son sac. Le Vieux Lyon, par contre, a plutôt un goût de praline, car il y avait une petite échoppe où j’en achetais. Le son est extrêmement important aussi, mais paradoxalement, Lyon est pour moi une ville silencieuse, car jusqu’à 8 ans, j’habitais Ste-Foy-lès-Lyon, j’avais Lyon à mes pieds... On voyait même les Alpes les jours de beaux temps. C’était une immense ville accueillante, qui me prenait dans ses bras, mais silencieuse, avec peut-être le bruit des péniches au lointain, mais quelque chose de très méditatif.

Un autre lieu qui a compté pour vous, c’est le désert du Hoggar, dans le Sahara, où vous avez vécu une «extase mystique». Y êtes-vous retourné ?
Non. Une fois, avec ou sans S, suffit. J’ai passé une nuit fulgurante sous les étoiles, une «Nuit de Feu», comme je l’ai écrit dans mon livre, mais c’est un cadeau tellement extraordinaire que je trouverais indécent de réitérer ça. C’est bon, j’ai compris. En plus, c’est devenu très dangereux aujourd’hui, je déconseille à quiconque de faire ce voyage, de Tamanrasset au Mont Tahat, sur les traces de Charles de Foucauld. Je suis allé dans d’autres déserts depuis, mais jamais avec l’intention de re-frapper à cette porte.

Y’a-t-il d’autres endroits qui vous appellent ?
Il y a des endroits magiques dans lesquels je vais me ressourcer, comme l’Islande, là où je sens la force de la terre. C’est une espèce de croûte qui sort de l’océan, la terre crache de l’eau, crache du souffre, les îles continuent à se former et on sent que la terre vit quand on marche sur le sol d’Islande. On sent la force inépuisable, palpitante de la nature... J’y avais d’ailleurs emmené ma mère à la mort de mon père. C’est un endroit que j’adore, dont j’ai besoin. Et puis il y a Delphes, avec le Mont Parnasse, et le site religieux à ses pieds, qui date de la Grèce Ancienne dont il reste des traces, la Fontaine Castalie, source où s’abreuvent les muses. Il y a une mer d’Oliviers, vert et argent, puis une vraie mer de vagues au-delà, bleue turquoise... C’est totalement inspirant, ça me remet en paix.

Et dans un théâtre ? Vous avez été metteur en scène, comédien, directeur... Quel est l’endroit où vous vous sentez le mieux ? Sur, devant ou derrière la scène ?
Dans un théâtre, là où je me sens le mieux, c’est quand j’y entre. A chaque fois, je ressens l’ivresse des possibles. Tout peut arriver : on va aimer, se déchirer, se réconcilier, mourir et se relever... C’est un lieu qui reflète la réalité, mais d’une façon ludique, rien n’y est définitif. Alors que le propre de la réalité, c’est qu’on ne peut pas appuyer sur la touche replay.

ENTRE LES LIGNES

Celui de vos personnages qui vous ressemble le plus ?
Oscar, dans «Oscar et la Dame en Rose», parce que sa vie est autant faite de réalité que d’imagination et que la mienne est ainsi. Lui, c’est parce qu’il est malade, qu’il ne peut plus bouger, moi, je suis en pleine possession de mon corps, je bouge beaucoup, mais on a en commun l’imagination. C’est l’imagination qui agrandit la réalité.

Le livre que vous auriez aimé écrire ?
«Les liaisons dangereuses» de Choderlos de Laclos, je suis jaloux de ce livre, il me semble avoir capturé d’une manière extrêmement vivante toutes les façons d’aimer, la diversité amoureuse.

L’auteur avec lequel vous auriez aimé dialoguer ?
Diderot, dont la conversation était créatrice, c’était quelqu’un qui sème à chaque instant, quelqu’un de stimulant, vif, pas mélancolique, un peu débraillé certes, posant sa perruque sur ses genoux pour parler à la tsarine, mais c’est le feu de l’esprit.

Votre livre de chevet ?
Je lis la «Comédie Humaine» de Balzac dans l’ordre où il voulait qu’on le lise... j’ai donc commencé il y a quelques temps, et je suis ébloui en permanence.

La pièce dont vous pourriez réciter des vers par cœur ?
«Phèdre» de Racine - comme on retient la musique par cœur, les textes se sont imprimés en moi avec l’évidence du génie. Comme en musique, un auteur, c’est une mélodie, une respiration, une intention.

© Pascal Ito / Albin Michel