Pis Paul

la dessinatrice mathou :
une maman qui en a sous le crayon

par Magali Buy - 24 déc. 2018

effet bonne mine

15 heures et des poussières, Mathilde Virfollet, alias Mathou, passe enfin la porte de bd fugue à Annecy et rejoint Mademoiselle Caroline pour une dédicace entre copines. Sourire intact et bonne humeur même pas éraillée, le retard de la compagnie ferroviaire est déjà oublié. A l’occasion de la sortie de la bd «et puis colette», coup de crayon sur une rencontre qui dégomme !

«Les wonderwomen aussi mettent une culotte gainante», son premier album sorti en 2016 s’arrache comme des petits pains jusqu’à rupture de stock. Il rassemble alors tous les dessins qui ont fait sa réputation sur la toile. “C’est dingue! J’ai du mal à y croire parce que je n’ai pas fait d’études pour ça”

Gamine, elle dessine déjà dans les marges des cahiers d’école et s’attire les foudres de ses professeurs. Mais destin tout tracé, crayonner n’est pas vraiment prévu au programme. “J’ai fait des études fidèles au desiderata de mes parents, qui avaient mis un véto sur l’art… En enfant obéissante, direction science-po !”. La jeune femme travaille pendant quelques années comme responsable de communication et chef de projet politique à Angers et Nantes… Mais chassez le naturel, il revient, un jour ou l’autre, gratter à la porte. Le dessin la démange. Elle se forme sur le tas au graphisme et finit par se consacrer uniquement aux illustrations. Cette «autodidacte» publie ses dessins sur son blog personnel, «Crayon d’Humeur», depuis 2007. Longtemps confidentielle, sa fréquentation a décollé début 2015. Aujourd'hui, elle dépasse les 238000 fans sur Facebook !

A 35 ans, Mathou s’illustre en prenant le contre-pied de la femme parfaite et croque à l’envi tracas et petits bonheurs du quotidien avec une sensibilité écorchée, entre amour et humour désinvolte. Sous ses traits ronds aux couleurs flashy, elle est le personnage principal de ses illustrations, rejointe voilà 6 ans par sa petite Louise en donneuse de réplique malicieuse. Sans prétention, mais le trait décomplexé, le message est clair : “La femme parfaite, très peu pour moi, je parle plutôt de la mère indigne qui va boire des coups avec ses copines, qui fait ce qu’elle peut… Et faire de son mieux, c’est déjà pas mal.” Femme de l’Homme avec un grand H, Femme de société bancale et surtout Maman IMPARFAITE, Mathou, c’est un peu nous…

Activmag : Tes dessins, c’est toi, mais pas seulement…

Mathou : Même s’ils donnent l’impression d’être universels, je dessine des choses très personnelles. Mon rôle de mère par exemple. J’ai toujours cette impression d’être à côté de la plaque. Je suis toujours très occupée, voire débordée… J’essaie quand même, dès que possible, d’accorder un maximum de temps à ma fille. Mais dessiner me permet de me décomplexer dans mon rôle de mère notamment.

Du coup, dessiner, c’est thérapeutique au final ?

Un peu, oui. Ce qui m’intéresse à la base, c’est de parler, de faire sortir mes angoisses en les dessinant. Quand les gens disent que ça leur fait du bien, j’en suis très heureuse, c’est très gratifiant, mais la vocation première est de me faire du bien à moi.

Depuis 2007, t’as gagné en notoriété, sur les réseaux sociaux notamment, ce n’est pas trop difficile à gérer ?

Beaucoup moins aujourd’hui. Au départ, je m’obligeais à dessiner, parce que je m’apercevais que la fréquence des posts était proportionnelle à l’interaction de la communauté. Et je me disais que pour être aimée, il fallait poster beaucoup. Heureusement, je m’en suis détachée. Aujourd’hui, je ne me force plus à rien, si je n’ai pas l’inspiration, je ne poste pas. Je sais qu’il y a une attente, mais j’ai la chance d’avoir un public bienveillant, en général…

Un public qui est passé de virtuel à bien réel avec les livres et les tournées dédicaces comme aujourd’hui ? Tu le gères comment ?

C’est très agréable cette rencontre avec les fans. On me propose de boire un verre ou un café, on m’invite même à dormir quand j’annonce les séances dédicaces dans les villes. C’est comme si je faisais partie de la famille ou des amis. Ça part d’un bon sentiment. Mais compliqué de prendre l’apéro avec 60000 personnes ! Mon organisme ne le supporterait pas… Après, cette proximité a ses limites… Et même si j’essaie de rester le plus disponible possible, certains se permettent des remarques personnelles que j’accepte de mes amis, mais pas de tout le monde. Il n’y a aucune méchanceté, mais l’immédiateté des réseaux sociaux n’est pas toujours agréable. C’est le travers de la toile, de cette com’ immédiate et sans filtre… Pas de bonjour, ni de merci, certains oublient parfois qu’il y a une vraie personne derrière un dessin. Mais même s’il y a des dérives qui peuvent blesser, j’aime garder ce lien, c’est aussi grâce aux réseaux sociaux que j’en suis là.

Tu viens de sortir «Et puis Colette», un album en collaboration avec la romancière Sophie Henrionnet. Quelle est la genèse de cette collaboration ?

En fait, nos enfants fréquentent la même école, c’est la directrice de la maternelle qui nous a mis la puce à l’oreille ! On a bu un verre - bon ok, plusieurs - et ça a bien matché. On est toutes les deux dans une extra (c’est plus qu’hyper) sensibilité et on se ressemble beaucoup. On s’est confié nos vies… Un jour, je lui ai fait part de mon envie de raconter une histoire qui ne soit pas forcément la mienne, parlé de mes sœurs, de la vie en général... Elle m’a rappelé le lendemain, la nuit avait porté conseil. Je faisais mes courses, j’ai lu sur mon téléphone le rapide pitch qu’elle avait écrit, j’étais en larmes à la caisse du supermarché ! J’ai tout de suite su que je voulais illustrer cette histoire ! A partir de là, j’ai changé mes projets en cours, on a affiné, j’ai commencé à dessiner, l’éditeur a validé et en route ! (voir encadré)

La couleur est très présente dans tes dessins…

J’aime les marier, jouer avec les palettes, encore plus qu’avant ! Avec Colette, j’ai travaillé sur un panel très cocon et je suis contente d’avoir su créer un univers bien particulier. Ce que je pensais complexe à travailler fait aujourd’hui partie intégrante de mon identité. Ces temps-ci, je bosse sur les bleus, je pousse dans cette voie, je ne suis pas juste la meuf qui fait des cœurs et des gouttes en couleur. C’est mon évolution graphique du moment.

Contente de ton parcours ?

Je ne pourrai jamais me satisfaire, j’ai été éduquée comme ça : tout est perceptible, rien n’est parfait. Mais j’essaie de travailler sur moi pour être fière de ce que je fais, ne pas toujours ruminer mon insatisfaction ! Si je m’écoute, j’ai tendance à dire que je ne fais que du girly, du feel good, des choses qui ne sont pas professionnellement qualitatives. J’ai un gros problème avec ça ! Je doute tout le temps de moi, mais je ne suis pas la seule dans ce cas-là, j’en parlerai sûrement dans un prochain livre…

Des projets ?

Je me suis engagée dans un collectif d’auteures de BD pour une adaptation de témoignages de femmes qui sortira début 2019. Après, j’ai toujours le joyeux journal, un projet personnel de BD plus introspective, toujours avec humour. Et avec Sophie, on aimerait aussi donner une suite à Colette. Un de ces jours… En fait, quand on a mis le pied dans les livres, on a envie d’en faire tout le temps.

+ d’infos :
mathou-illustrations.com

Le pitch d’Et puis Colette

Anouk, trentenaire parisienne et célibataire endurcie enfermée dans la routine, vient d’apprendre le décès de sa sœur. Pire, celle-ci l’a désignée tutrice de Colette, 7 ans, ceinture noire de maturité et de mélancolie. Alors que la jeune femme craint de se faire dévorer par cette responsabilité imprévue, la petite fille va bousculer toutes ses certitudes. Saura-t-elle être à la hauteur de cette nouvelle relation ?

BD Textes de Sophie Henrionnet, dessins de Mathou, aux éditions Delcourt

© Christophe Martin / © Mathou