Pis Paul

laura laune :
crue bella d'enfer !

par Mélanie Marullaz - 26 févr. 2019

laune de choc !

Ça fait bien longtemps que le diable ne s’habille plus en Prada. Il porte une petite robe sage, de longues mèches blondes et, occasionnellement une guitare. Stratégie efficace : on lui donnerait effectivement le bon dieu sans confession, pendant qu’il nous assène, sourire candide aux lèvres, des vérités auxquelles nos oreilles ne sont plus habituées… mais dont elles se délectent !

Laura Laune est ravie d’être là, sur scène en France, parce qu’elle est Belge. Et “qu’en Belgique, en fait, quand t’expliques au public que t’as plus de 8 ans, tu perds déjà tous les hommes de la salle”. Le ton est donné. Pédophilie, racisme, attentats… Dès la 1ère minute de son sketch «La Prof», elle déclenche des «Ohhh» qui ne savent pas trop s’ils sont indignés ou surpris, des haussements de sourcils et des éclats de rire, parce qu’elle foule, d’un pied gracieux et léger, le politiquement correct. Le public est bousculé, maltraité parfois, mais il adore ça.

Révélation 2017 de «La France a un incroyable talent», la jeune femme a d’abord passé un diplôme d’architecture et travaillé en tant qu’enseignante en maçonnerie avant de faire rouler, sous la table des jurés de l’émission, un Eric Antoine plié en deux de rire. Un parcours singulier pour une humoriste qui l’est tout autant et qui, depuis, joue à guichets fermés aux quatre coins de l’hexagone.

Activmag : Pour commencer, un petit conseil orientation pour nos jeunes lecteurs : les études d’archi sont-elles la voie royale pour devenir humoriste ?
Laura Laune :
(rires) C’est une bonne question ! En fait, j’ai toujours voulu monter sur scène, mais mes parents m’ont incité à faire des études. J’ai choisi l’architecture un peu par défaut, parce que ça restait artistique. Mais dès que j’ai terminé, je suis revenue à ma première passion, le théâtre, que je n’avais jamais vraiment lâché d’ailleurs. Par contre, je ne savais pas du tout comment me lancer, c’est compliqué quand on est personne… Je faisais des castings, mais je n’étais jamais prise, j’écrivais des pièces, mais personne ne voulait les jouer… Ce qui m’a beaucoup aidée, à Paris, ce sont les scènes ouvertes des théâtres dans lesquels, un soir par mois, n’importe qui peut venir jouer et le public est là pour découvrir. Pour moi, c’était une super opportunité, je me suis inscrite, j’ai fait un sketch et ça a marché. J’ai donc commencé à en écrire de plus en plus, à me faire connaître auprès du milieu de l’humour et à avoir de plus en plus de propositions.

Est-ce que dès le début de votre carrière, vous aviez déjà ce ton ou s’est-il forgé en avançant ?
Non, c’était vraiment dès le début. J’ai un personnage innocent, celui de la petite fille naïve qui balance des horreurs. Mais ce décalage n’était pas calculé, j’avais réellement ce look de fille timide. Dans la vie, je suis très réservée, donc sur scène, on voit que je suis un peu stressée, un peu maladroite. Et pour les textes, au début, je ne me rendais pas forcément compte que c’était de l’humour noir, ça me venait naturellement parce que ça a toujours été mon humour avec mes amis, ma famille… C’est à la réaction des gens que j’ai compris.

Ça fait déjà une dizaine d’années que vous faites ce métier, le public a-t-il changé, est-il plus réceptif à la provocation ?
J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, il y a un besoin, une envie de liberté de ton. Quand les gens viennent me voir à la fin du spectacle, ils me disent, “qu’est-ce que ça fait du bien de voir quelqu’un qui balance, sans faire attention, sans se mettre de barrière”. Peut-être parce qu’aujourd’hui à la télé, c’est souvent très lisse. Quand j’ai passé des castings pour la télé ou la radio, d’ailleurs, on m’a dit : “ça ne peut pas passer, t’est trop trash !”, et je pense que les gens en ont un peu marre de ça, ils ont envie de rire de tout, de s’autoriser le second degré.

Est-ce que vous jubilez de voir des yeux écarquillés, des bouches bées, ou d’après votre propre expression, «des oreilles qui saignent» ?
En fait, je me suis jamais dit : je vais faire de l’humour noir pour choquer, pour surprendre ou bousculer. Ce n’est pas le fait de les choquer qui me fait jubiler, ça me fait juste plaisir quand les gens rient. Par contre, ce que j’aime bien, c’est quand ils me disent qu’ils pensaient ne pas pouvoir rire de tout, mais qu’ils se sont surpris à le faire. Là, je me dis que c’est accompli, que j’ai réussi à faire passer une bonne soirée.

Vous donnez l’impression de ne pas vous fixer de limites…
Quand j’écris, j’essaie d’être totalement libre, parce que dès qu’on se soucie de ce que les gens vont penser, on n’est plus vraiment sincère. Après, sur scène, si les gens sont choqués, et qu’ils rient, c’est bon, mais s’ils sont juste choqués, ça ne m’intéresse pas. C’est surtout le rire qui va poser une limite.

Quelle est la dernière fois que VOUS avez été choquée ?
Quand on est dedans tout le temps, on s’habitue en fait. J’écris toute la journée, pas seulement pour le spectacle, mais aussi pour d’autres choses, des vidéos, des chansons, des promos, et parfois, c’est seulement quand je vois la tête des gens que je me dis, ah oui, en fait, cette vanne, elle était trash. Et puis, j’ai aussi une déformation professionnelle, quand je vois d’autres humoristes sur scène, j’ai du mal à me laisser aller, à être simplement public, parce que je suis tout le temps en train de réfléchir, pour comprendre où il veut en venir, analyser le mécanisme d’humour qui est mis en place.

La dernière fois que vous avez ri aux éclats ?
Cette semaine, j’ai fait une émission de radio sur Rire&Chanson, où Oldelaf était invité, il me fait beaucoup rire, et ce jour-là, il a fait une chanson inédite pendant l’émission et j’étais vraiment cueillie.

La dernière fois que vous avez eu l’impression d’aller trop loin ?
Je me suis jamais dit “cette vanne-là, elle a choqué parce qu’elle est allée trop loin”, je me dis “elle a choqué parce que je ne l’ai pas amenée assez finement, pas écrite de façon assez drôle”. Je retravaille donc beaucoup mes textes, je suis tout le temps en train d’affiner, je ne suis jamais contente de moi quand je monte sur scène, je suis bien trop perfectionniste…

La dernière fois qu’on vous a dit que vous alliez trop loin ?
Ça arrive plus souvent sur Internet. Parce que ça touche beaucoup de monde, mais aussi parce que c’est un humour qu’on adore ou qu’on déteste et du coup, ça fait forcément parler. J’ai donc beaucoup de messages qui disent «c’est scandaleux !» Je pense notamment à une vidéo que j’ai faite, il y a quelques mois, sur l’avortement… Je me fais aussi insulter, mais pour moi, ça fait partie de cet humour. C’est normal de ne pas plaire à tout le monde, du coup, je le vis plutôt bien.

La dernière fois que vous avez perdu un spectateur ?
C’est moins courant aujourd’hui, parce que les gens qui viennent me voir attendent justement cet humour. Mais ça arrive que certains ne se renseignent pas du tout et qu’ils voient juste une petite blonde sur l’affiche. Ils se disent que ça va être un peu léger, girly, et du coup, ils ont un choc en découvrant le spectacle. Il y en a aussi qui prennent tout au premier degré, ils me disent, «mais vous êtes horrible!» Ben oui, parce que je joue un personnage raciste, homophobe, qui sort toutes les horreurs possibles, sur tous les sujets, sans en avoir aucune conscience, et quand on ne comprend pas que c’est du second degré, là oui, c’est vraiment horrible.

+ d’infos :
lauralaune
.fr
Le Diable est une gentille petite fille I 12 mars à Genève 13 mars à Lausanne, 1er avril à Ambérieu en Bugey, 12 avril à La Ravoire

© Laura Gilli