Pis Paul

le zap de zep

par Nathalie Truche - 28 déc. 2016

zep, la bd dans la pô

C’est à l’âge de 25 ans que Zep a accouché d’un gamin à la houppette blonde.
 «C’est pô juste», «tchô monde cruel»... Les soupirs de Titeuf, depuis Genève, ont fait le tour du monde. Sur le marché de la bd, c’est sûr, le petit cancre est premier de la classe. Au papa de passer l’oral !

Activmag : Que faisiez-vous à 25 ans ?
Zep :
Comme aujourd’hui, de la BD. La différence, c’est que j’attendais que ça démarre. J’avais déjà réalisé trois ou quatre livres qui n’avaient pas eu de succès, mais je continuais à proposer de nouveaux projets à des éditeurs.

Racontez-nous votre premier contact avec Jean-Claude Camano, votre «découvreur»...
C’est lui qui m’a appelé. A l’époque, il travaillait aux Editions Glénat, l’un des rares éditeurs à qui je n’avais pas envoyé de dossier. Son appel était tellement improbable que j’ai cru à la blague d’un copain et j’ai raccroché. Dans les secondes qui ont suivi, je suis resté pétrifié devant mon téléphone. Et si ça n’était pas une farce ? Heureusement, il m’a rappelé aussitôt...

Et après ?
Je suis allé à Paris pour le rencontrer, mais sans me bercer d’illusions. Je pensais que l’entretien se finirait comme d’habitude : “On est très intéressé par ce que vous faites mais... Car il y avait toujours un «mais» et ça n’aboutissait pas. Je m’attendais donc à ce que Jean-Claude Camano en arrive à la même conclusion. Or, il s’est montré très enthousiaste sur le projet de Titeuf. Le premier album est paru un mois après mes 25 ans. Avec le succès, j’ai été happé par une spirale professionnelle et créative plus active que les 25 années qui avaient précédé.

Comment vous voyez-vous dans 25 ans ?
J’aurai 74 ans et je dessinerai toujours car je n’ai pas envie de m’arrêter. Si un jour je ne pouvais plus dessiner et inventer des histoires, ma vie deviendrait très triste. J’espère faire des livres jusqu’à mon dernier souffle.

Titeuf aura-t-il 25 ans un jour ?
C’est possible. Titeuf est mon lien à l’enfance et ce lien finira peut-être par se rompre. A ce moment-là, je pourrais l’emmener ailleurs. Mais à 25 ans, on a moins de temps pour la curiosité parce qu’on est en train de construire sa vie, de se mettre en couple, de se chercher un boulot, un appartement... En même temps, vues par Titeuf, ces choses-là peuvent être marrantes. C’est un personnage qui a besoin de mettre de la conquête de l’espace dans son quotidien. Alors pourquoi pas ?

Faire la promo de vos albums, c’est un plaisir ou une contrainte ?
J’aime bien, mais sur un temps donné. Quand on fait un livre, on ne réfléchit pas aux causes qui nous font raconter ces histoires : tout se crée instinctivement. Face aux questions de la presse et de mes lecteurs, je trouve des réponses, je comprends les clefs de ce que j’ai réalisé et je mets des mots dessus. C’est intéressant car cela permet de boucler l’album et de passer plus facilement au suivant.

UN BÉDÉMANE BANKABLE

Philippe Chappuis pousse son premier cri le 15 décembre 1967 à Genève. Dès qu’il apprend à lire, le bambin dévore toutes les bandes dessinées qui lui passent sous le nez. L’élève est bon en français et en dessin, mais pas fortiche en gym : “C’est une constante”, sourit-il. Lui, préfère user ses crayons de couleurs que ses baskets. A l’orée de l’adolescence, ce raide-dingue de  Led Zeppelin crée un fanzine intitulé Zep. Ce surnom ne le quittera jamais.
A 14 ans, fini l'école, en avant les Arts déco, d’où il sortira diplômé quelques années plus tard. Allez savoir pourquoi, il se met à dessiner ses souvenirs d’enfance sur un carnet de croquis : Titeuf est né. La tournée des éditeurs commence, mais c’est Glénat qui saura déceler le potentiel du blondinet. L’album cartonne. Dès lors, Zep transforme en or tout ce qu’il crayonne.

TITEUF LE BLOCKBUSTER

En 2001, toutes les questions que posent les 9-13 ans sur l’amour et le sexe sont traitées dans son livre «Le Guide du zizi sexuel». Résultat : 2 millions d’exemplaires vendus! Deux ans plus tard, Zep reçoit le Grand Prix d’Angoulême pour l’ensemble de son œuvre. Peu à peu, le dessinateur élargit sa palette en s’adressant à un public adulte. Avec «Happy Sex», il aborde les relations de couple avec humour : plus de 400 000 albums écoulés et une série de Happy Books lancée. Cette année, l’auteur a publié Un bruit étrange et beau et le tome 2 de «What a wonderful world». Des créations pour grands qui l’éloignent un temps de Titeuf. Véritable blockbuster, le mouflet se hisse en pole position des ventes de BD à chacun de ses retours. Traduits en 25 langues, ses albums affichent aujourd’hui au compteur plus de 20 millions d’exemplaires vendus à travers le monde.

LA VIE NE FAIT PAS LE MOINE

«Un bruit étrange et beau» est paru cet automne. L’histoire ? La quête existentielle d'un Chartreux qui, après avoir fait vœu de silence pendant 25 ans, se retrouve confronté à la frénésie de Paris. L’occasion de causer «retraite» avec Zep.

Dans un cloître, qu’est-ce qui vous manquerait le plus ?
Les femmes et la mienne en particulier, son contact. Je ne supporterai pas une société composée uniquement d’hommes. A part ça, je m’accommoderais assez bien de la solitude.

Vous êtes-vous déjà retiré dans un monastère ?
Oui, j’ai fait des retraites dans le silence quand j’avais une vingtaine d’années. A l’époque, je sortais beaucoup et je ressentais parfois le besoin de faire une coupure, de vivre quelques jours sans prononcer une parole. C’était un moyen de faire le point, de trouver un axe à ma vie.

Tenté par la vie monastique ?
C’est un choix assez fascinant. Coupé du monde, sans contact avec l’extérieur ni avec l’information : je peux comprendre l’envie d’échapper à cette société-là. Je le vois aussi comme un espace de liberté : le rythme de vie des moines est tellement réglé qu’ils ne se soucient pas des aspects pratique et logistique du quotidien. Ils se concentrent sur des pratiques spirituelles et philosophiques et nous, sur des questions plus triviales : préparer à manger, aller chercher les enfants à l’école, payer les factures... Des impératifs qui nous laissent peu de temps à consacrer à des choses plus profondes.

+ d’infos : Un bruit étrange et beau. Ed. Rue de Sèvres

ZEP AU PAYS DE MERVEILLES

Le deuxième opus de «What a wonderful world» vient de sortir. L’album reprend les meilleurs dessins du blog sur lequel Zep crayonne l’actualité sociopolitique avec un humour grinçant. What a wonderful world, une formule bien optimiste au regard du contexte actuel... Le dessinateur l’assure : “Il n’y a pas d’ironie dans le choix de ce titre, c’est une vraie déclaration d’amour au monde. Je suis émerveillé par la nature humaine. Les informations tendent à en montrer ses pires aspects - et ils existent - mais le monde n’est pas constitué de gens gentils d’un côté et de gens méchants de l’autre. Je crois que toutes ces facettes sont en nous et qu’on en développe plus ou moins certaines. Mais je ne désespère pas qu’on finisse par devenir des gens fréquentables avec le temps.”

PAS DE PROVOC’

Car, dans son monde merveilleux, Zep ne peut ignorer les actes terroristes. Retient-il sa plume sur certains sujets ? “Non. Au contraire, plus le sujet est sensible plus ça me donne envie de m’y atteler et de trouver le bon angle pour l’aborder. Mais je ne suis pas un dessinateur de la provocation, je veux bien être impertinent, mais pas agresser les gens. Depuis l’attentat de Charlie Hebdo, on se pose des questions dans le dessin qu’on ne se posait pas avant.”

+ d’infos :
What a wonderful world, tome 2.
Editions Delcourt

LE ZAP DE ZEP

Un défaut ?
La gourmandise, mais elle est liée à ma personnalité. Et puis, je ne me vois pas devenir raisonnable à mon âge.

Votre péché mignon ?
Le chocolat

Sportif ?
Pas trop, juste assez pour me donner bonne conscience.

Un personnage que vous auriez aimé inventer ?
Titeuf, mais je l’ai déjà fait. Peut-être Mickey parce que c’est une icône.

Votre dernier coup de gueule ?
Dans le TGV. Il y avait du monde autour de moi, mais j’ai quand même insulté copieusement mon ordinateur qui m’a planté avec dix pages de scénario que je venais d’écrire.

Le dernier cadeau que vous ayez reçu ?
Une bouteille de Chartreuse verte.

Le don que vous aimeriez avoir ?
L’ubiquité. Ça me permettrait d’être à Genève et Paris en même temps. Mais bon, tant qu’on n’a pas inventé la téléportation...

Vous remontez le temps. Vous allez «quand»?
Au début des années 60, à Greenwich Village pour assister à l’avènement du mouvement folk qui va précéder la pop culture.

Quelle autre profession auriez-vous pu exercer ?
Musicien. Depuis toujours, je joue de la guitare dans des groupes. Mais mes amis me disent que j’ai bien fait de choisir dessinateur !

Une réussite ?
La confiture aux cerises de mon jardin. J’en suis assez fier.

Pas marre qu’on vous parle tout le temps de Titeuf ?
Si on ne m’en parlait plus, je m’inquièterais.

© Portraits : Alain Grosclaude, dessins : Zep