toc toques !

patrick rougereau
photographe

par Mélanie Marullaz - 11 févr. 2020

entrée dans la lumière

... PLAT ET DESSERT AUSSI, PATRICK ROUGEREAU N’EST PAS SECTAIRE. DERRIÈRE SES LUNETTES RONDES, LE PHOTOGRAPHE, RÉCOMPENSÉ À PLUSIEURS REPRISES PAR LE WORLD COOKBOOK AWARD POUR SES LIVRES DE CUISINE, INVITE RÉELLEMENT À AVOIR LES YEUX PLUS GROS QUE LE VENTRE...

C’est à Megève que nous avons croisé ce Normand, à l’occasion de Toquicimes 2019, dont il a créé l’affiche. “C’est un fromage sur une planche en bois, le plus gros travail, c’est donc la lumière. Et c’est ce que j’aime : entrer dans le studio et allumer la lumière, la créer, pour la mettre au service du produit. Je préfère les images simples, les éclairages soignés au max, pour que l’œil n’ait que ça à regarder. Je veux que vous fermiez les yeux, et qu’au moment où vous les rouvriez, vous voyiez directement ce que j’ai voulu vous montrer.

Patrick Rougereau

AU PREMIER GOÛT D’ŒIL

Le produit d’abord. Le discours du photographe n’est donc pas très éloigné de celui d’un cuisinier. Ado, Patrick Rougereau a d’ailleurs hésité entre plan de travail et plan américain, papilles et pupilles, fourneaux et labo. C’est à la vingtaine, alors qu’il a déjà bien baladé son objectif sur les plages de Normandie ou en reportage pour les institutions régionales, qu’il réconcilie ses deux passions. Il pose alors son regard gourmand et expert sur les assiettes de Michel Bruneau, figure locale à deux étoiles, palais aventurier, créateur du sorbet au camembert, du pigeon à la vanille ou des ormeaux à la joue de bœuf. “C’était un univers que je découvrais et j’étais un peu terrorisé à l’époque, se rappelle-t-il. Ici, tout le monde parlait de lui, c’était comme si je rencontrais Dieu le Père !”

La femme au pistolet d'or

LE TRÉPIED DANS LE PLAT

C’est donc auprès des plus grands qu’il goûte à la photo culinaire et va bientôt, au gré de ses rencontres, ne plus donner que dans l’alimentaire. “Il y a deux types de chefs : ceux qui considèrent que nous sommes juste là pour témoigner de leur savoir-faire. Et ceux avec lesquels on fait évoluer les images, les recettes, les dressages, les idées. Ce n’est pas possible pour moi de n’être qu’un outil, je veux traduire une émotion, faire passer des messages. Appuyer simplement sur un bouton ne m’intéresse pas. Avec Christophe Michalak, par exemple, on est foutus pareils, on travaille très vite ensemble, il y a une sorte d’escalade à la création. Avec Régis Marcon, j’ai fait une photo de sa Chartreuse pour le Bocuse d’Or, l’année dernière, et elle lui a donné l’idée de retranscrire en cuisine ce qu’il avait vu en photo. Donc, plus que la rencontre avec un univers, c’est l’échange qui me passionne, la rencontre avec un bonhomme.” Ou une bonne-femme. Anne-Sophie Pic, Yannick Alléno, Philippe Conticini, Pierre Hermé... Patrick Rougereau les a tous photographiés. Leurs plats en tous cas.

PHOTOSH... OUPE

Sa patte ? Très peu de décor, des produits souvent présentés sur un fond noir et du mouvement. La poudre de cacao s’envole sur une pomme qui se fait belle pour aller danser, le sucre tombe en pluie sur une brochette de fraises, les cubes de foie gras et les lamelles de truffe noire cassent littéralement la croûte de la mythique soupe VGE. Ce dernier cliché, immortalisant le plat créé en 1975 par Paul Bocuse quand Valéry Giscard d’Estaing lui a remis la légion d’honneur, Patrick Rougereau l’a fait valider par Guillaume Gomez, l’actuelle toque de l’Elysée. “Parce que s’il manquait le moindre ingrédient, je me serais fait démonter par les chefs ! A chaque fois que je l’expose, ils ont le nez collé dessus, pour vérifier que tout y est. Mieux qu’une photo figée de la soupe, celle-ci permet vraiment d’en raconter l’histoire, la composition.” Dans son studio, équipé comme un restaurant d’une chambre froide, d’un piano et d’une impressionnante collection de vaisselle, il travaille d’ailleurs avec un cuisinier, pour être le plus proche possible de la réalité dans sa restitution des produits : “si vous sortez votre gratin du four et qu’il y a des coulures sur le plat, ça fait partie de la gourmandise, il ne faut pas les gommer et aseptiser.”

La soupe VGE / Porte-aiguilles

GOUSSE D’EYE

Blettes en bayadère, transparence de coppa ou ail noir en tableau, s’il aime capturer les choses dans leur vérité, le photographe cherche aussi à les montrer comme on ne les a jamais vues. “Récemment, j’ai photographié des graines de pavot en macro surpuissante. De près, elles sont alvéolées comme des balles de golf, le client ne les a pas reconnues. Et quand on montre la photo de la framboise, 50% des gens voient un amoncellement de cerises. C’est ça qui m’intéresse, interpeller.” Mais pour ça, il ne faut jamais arrêter de chercher, fouiller, cogiter. Patrick Rougereau reconnaît donc avoir peu de répit, le cerveau rarement au repos. “Ça m’obsède, ça me réveille la nuit... C’est un peu fatigant, voire même usant par moment, mais c’est aussi parce que je ne veux pas tomber dans la facilité et regarder ce qui se fait à côté, pour ne pas être influencé.” Alors il cherche son inspiration dans la déco, les matières, les textures, le graphisme ou flashe simplement sur une lumière qui éclaire la table de son voisin au restaurant. Un poil «psychopathe», il l’avoue, ce maniaque du détail n’est jamais totalement satisfait de ce qu’il fait et, après 30 ans de photo culinaire, n’arrive toujours pas à satiété : “j’en apprends tous les jours, il faut évoluer, les modes changent, on est copié, il faut être toujours devant, mais plus on en fait, plus on a envie d’en faire !”

 

+d'infos : https://patrick-rougereau.com/