toc toques !

saga maisons centenaires,
routin, 137 ans

par Mélanie Marullaz - 14 févr. 2020

sirops durables

LE VERMOUT MÈNE À TOUT. C’EST EN MÉLANGEANT DES HERBES ET DU VIN QUE PHILIBERT ROUTIN TROUVE SON CHEMIN. UNE VOIE QUI MÈNERA SON ENTREPRISE AU-DELÀ DE LA SAVOIE, LOIN, BIEN LOIN... DES ZINCS SOUS LE NIVOLET AUX COMPTOIRS NEW-YORKAIS, PETITE BOISSON DEVIENDRA GRANDE.

Shanghaï 2010 - Dans les allées de l’exposition universelle, on boit du thé et... du sirop. La menthe, la grenadine, mais aussi la cannelle, la rose, la violette ou le melon Routin sont en effet les partenaires officiels du grand raout international.
Car si le fabricant savoyard de boissons pointe, selon les classements, à la 2e ou 3e position sur le marché hexagonal, il est en revanche le 1er vendeur français de sirops à l’étranger, et l’Asie représente son plus gros marché. Des bords de la Leysse à ceux du Huangpu, l’eau qui a coulé sous les ponts, depuis que Philibert Routin a lancé son activité de liquoriste, est bien parfumée...

Elle prend sa source en 1883. A Chambéry, à l’époque, 7 maisons sont déjà spécialisées dans la fabrication du Vermout quand Philibert décide d’en proposer sa propre version. Il a du nez pour les affaires et pour les mélanges aromatiques audacieux : sa 1re création, l’Elixir Chambérien, associe pas moins de 43 ingrédients ! Mais c’est celle du Vermout qui fera sa réputation. Aujourd’hui encore, elle est soi- gneusement conservée, avec son précieux carnet de notes, dans le coffre de l’entreprise. Philibert transmet ensuite son affaire à son fils, Léon. Personnalité conviviale, une vraie force de la nature, cet ancien champion des Alpes de lancer de poids tiendra la boutique jusque dans les années 30. Il serait à l’origine du surnom des rugbymen du Stade Olym- pique Chambérien, les «Vermouthiers», il leur aurait même offert, en récompense d’une belle victoire, à chacun un petit tonneau de Vermout.

Philibert Routin

ENTENTE « CORDIAL »

C’est d’ailleurs en taquinant le ballon ovale qu’il fait la connaissance de René Clochet, un électricien de profession, qui livre aussi du vin. C’est à lui que la femme de Léon revend la distillerie quand ce dernier décède brutalement, en 1937. Clochet n’en change pas le nom, les démarches sont compliquées et Routin bénéficie déjà d’une petite notoriété. Il la développe surtout à son retour de guerre: l’afflux de main d’œuvre, débarquée dans la région pour la construction des barrages hydrauliques, constitue une nouvelle clientèle, qui aime se détendre autour d’un verre après de dures journées de labeur. Et avec l’explosion des sports d’hiver, dans les années 60, ce sont ensuite le génépi et les liqueurs locales, à destination des touristes, qui vont faire tourner l’alambic à toute vapeur.

SIROP POUR L’ATOUT

Mais c’est la génération de Clochet suivante, Simone et Georges d’abord, puis Jean, qui donne à l’entreprise un véritable élan, en se mettant au sans alcool et en se rap- prochant de la grande distribution. Quand Jean Clochet intègre l’entreprise familiale en 1971, Routin est tout petit. “J’avais fait mes études à Lyon, des stages aux Etats-Unis, je m’étais spécialisé en marketing international et avec ma femme, professeure d’anglais, nous envisagions de vivre dans un pays anglo-saxon”, se rappelle-t-il. “Mais mon père vieillissait, il voulait passer la main, et m’a demandé de venir. J’ai accepté, pour 5 ans.” Sauf que 5 ans plus tard, en 1976, Car- refour lance ses produits «libres», “des imitations de produits leader dans leur secteur avec des emballages le moins coûteux possible, aussi bons, mais moins chers”. Le fabricant savoyard signe alors un contrat d’un million de bidons de sirops, pour en vendre, finalement, 3 millions. Le marché est prêt, Routin commence donc à travailler pour les marques distributeurs (qui représenteront jusqu’à 75 % de son activité), et devant ces perspectives d’évolution, Jean Clochet ne repart pas, il prend la présidence du groupe.

CAFÉ ARRANGÉ

Pour autant, il ne s’arrête pas de voyager et retourne régulièrement aux Etats-Unis. Dans les années 90, il y constate l’arrivée de nouveaux produits : les cafés aromatisés. Mais griller le café avec des arômes n’est pas très efficace, quant aux mélanges avec des huiles essentielles, ils sont peu ragoûtants. Avec sa texture, ses parfums et le fait qu’il permette d’économiser du sucre, le sirop a une carte à jouer. “On a fait le tour des coffee-shops de Brooklyn pour des démonstrations, raconte Jean Clochet, il y avait des dollars qui brillaient dans les yeux des Américains ! Mais on a commencé par perdre beaucoup d’argent. Il a fallu 8 ans à notre filiale Routin America pour arriver à l’équilibre. C’était un investissement : quand vous êtes sur les rayons aux Etats-Unis, vous gagnez très rapidement le reste du monde.” «1883», la marque créée alors spécifiquement pour les professionnels et l’export conquiert en effet le reste de la planète.

ESPRIT DE CLOCHET

Au tournant du millénaire, avec son laboratoire d’analyses sensorielles intégré - le 1er du genre en Europe - et son site entièrement automatisé à La Motte-Servolex, le fabricant savoyard est à la pointe de la technologie. En parallèle de son développement à l’international, il a également lancé, sous sa propre griffe, des marques de sirops et d’alcools, et racheté la brasserie des Cimes. “Sur 30 ans, nous avons eu une moyenne de près de 20 % de croissance par an”, résume Jean Clochet avec fierté. “Il y a donc eu des réorganisations en permanence et nous avons travaillé comme des bœufs ! Mais nous avons eu une chance extraordinaire, c’est qu’avec mon frère, nous étions vraiment comme les doigts de la main, d’une grande complémentarité.” Mais malgré cette belle entente, en 2012, les Clochet, qui ont alors 66 et 71 ans et n’ont pas trouvé de repreneur au sein de leur famille, vendent à un consortium. Sans regret. “Nous avons cédé une société nickel, qui a été très bien développée depuis. Les dossiers que j’avais laissés sur mon bureau à mon départ (dont le rejet d’eau propre en sortie d’usine et l’utilisation des boues pour la méthanisation) ont été traités, sourit Jean Clochet. Aujourd’hui, je suis guitariste de jazz et je me fais plaisir”.
En janvier 2017, les successeurs de celui qu’on appelait souvent «Monsieur Routin», ont également créé, dans le centre de Chambéry, la Drink Designer Academy, une école pour former des barmen et baristas du monde entier, à l’utilisation de leurs 127 parfums de sirops. Pour qu’à New York, Copenhague, Shanghaï ou en Corée, même si l’on mélange ces sirops, l’esprit de Routin, lui, ne soit pas dilué.

 

+d'infos : http://routin.com