toc toques !

vin de savoie :
la mondeuse selon gilles berlioz

par Magali Buy - 18 oct. 2018

l'âme de fond...

«Dans le domaine du vin, chacun son regard et chacun sa vérité, elle est juste personnelle. Il ne faut pas dire que l’un a tort et l’autre raison» Gilles Berlioz a l’expérience qui parle entre ses dents du bonheur, le rire jamais bien loin, sympathie à tous les étages, ésotérisme avec !

Entre cabanes et tracteurs à tout va, c’est ici, au Viviers, que Gilles a fait ses premiers pas. “Je vivais à Cognin, mais je venais ici les mercredis et les samedis parce que mon père y travaillait la vigne. J’ai toujours baigné dedans. On était dehors, ce n’était pas les vacances, mais c’était bien. Au Moyen-Age, le coin faisait un peu bombance et l’âme est restée. On y vient, au Viviers, on n’y passe pas. Vivre ici est un privilège, je me le dis tous les jours.” Et s’il fait aujourd’hui figure de proue, il lui a fallu essuyer bien des tempêtes pour rester debout…

BIO DYNAMIQUE !

Petit garçon dyslexique, Gilles a une scolarité compliquée et une tendance à compenser ses difficultés par un côté boute-en-train prononcé. Pas franchement du goût du directeur d’école, il prend la porte vers un BEP en floriculture et fait chou blanc. “Travailler dans une serre avec une pince à épiler, ce n’était pas du tout mon truc !” Il bifurque et s’essaie aux études de pépiniéristes ! Eurêka ! Il est emballé et du coup, très bon. Il rafle diplômes et satisfaction, mais ne tient pas en place. Un p’tit tour dans le bâtiment pour fabriquer ses rêves d’enfant, une scie circulaire au tournant et c’est la tuile ! Deux doigts en moins, il part en convalescence au Viviers avec sa femme Christine, et suit les traces de son père deux ans après.

Ouvrier le jour, vigneron du temps libre, le paternel possédait 80 ares dont la récolte partait à la coopérative du coin. Gilles le sait, on ne peut pas vivre avec une si petite exploitation. Sa femme est encore à l’école, lui redémarre et il faut bien manger ! Il loue, plante, travaille à côté comme paysagiste, mais surtout s’endette. La même année, la cigogne dépose un premier colis, puis un second 4 ans plus tard. La famille s’alimente d’un bonheur parfait. En 1996, Gilles arrête son cumul des mandats et fait quelques bouteilles pour les grands restaurants. “Comme je suis un grand commerçant, on en vendait au bas mot 72 à l’année ! Avec Christine, on partait à Paris les sacs à dos pleins, et on y allait ! On a toujours été bien reçus, j’ai bien bu, mais jamais rien vendu !”

LES RAISINS D’LA GALÈRE !

Mais le vigneron, qui accueille son troisième enfant, garde le sourire et commence à penser conversion. 20 ares par 20 ares, il assainit ses vignes et sort 3 ans après, en 2002, son premier millésime. “Au bout de 5 ans, tout était en bio. J’ai réduit considérablement la surface d’exploitation, la qualité avant la quantité ! Et puis je suis un rêveur, le plaisir a plus d’importance que la réalisation. Si j’ai envie de faire quelque chose, je le fais, même sans cohérence particulière, encore moins financière. On m’a pris pour un illuminé !”

Choix plutôt osés, les mentalités ne sont pas franchement ouvertes, c’est la panique au râtelier, mais il n’a pas dit son dernier mot. On est le 16 août 2004, la donne va changer ! Gilles répond à une interview pour un journal local et se lâche: “Je veux faire le Romanée Conti des vins de Savoie!” Ambitieux ou complètement fou ? En tout cas, tout explose !

PARLONS PEU, PARLONS VIN !

Gilles est autodidacte, tout le protocole et les mots techniques, ça ne l’intéresse pas. “Je passe par une autre voie. La réussite, le talent et le génie, c’est 98% de boulot.” Pour le vigneron, c’est l’intention qui compte et peu importe la manière. Tout est une combinaison entre l’humain, la nature et le vivant, la technologie bannie. “A chaque fois qu’on passe avec un outil, on abîme et c’est déjà de trop. A chaque fois qu’on pompe le jus pressé, c’est une fois de trop.” Résultat, stop à la mécanisation !

Le cheval laboure la terre, les petites mains bichonnent les vignes, chacun son empreinte, chacun sa touche, tout est une histoire de style. A la cave, c’est une autre paire de manches ! “Si on fait bien les choses et si on a une belle corbeille de raisins, on s’aperçoit que ça se fait tout seul et ça se fait même plutôt bien... Après, j’dis ça, j’dis rien ! Tous les ans, c’est pareil : je doute jusqu’au bout ! C’est le côté un peu magique du vin, c’est toujours une pochette-surprise, tout joue : la météo, la nature, le fruit, l’intention de chacun. Le vin spirituel n’existe pas, mais finalement on ne fait que ça. Ce sont tous les gens qui bossent ici, leurs parcours de vie qui font le domaine, je ne suis que le petit chef d’orchestre !” Sacré vin d’âmes non ?!

Dans son quotidien, le sens du partage est un mode de vie. Il est fréquent de le voir en compagnie de son ami Pascal Quenard ou chez Marie et Florian Curtet, filer un coup de main ou recevoir le sien. Il le dit lui-même “le plus beau truc, c’est la loi du cœur. Le langage du vin, c’est l’émotion qui s’en dégage”. Dans son petit caveau, chaque bouteille a son histoire, celle de potes, d’une avocate ou de filles ! «Les Fripons», «El Hem» ou simplement «les Christine», à chacun son étiquette, à chacun sa cuvée ! Bienvenu au domaine partagé !

LE MOT DE YVES BONTOUX

Avec son épouse Christine, Gilles est un autodidacte doué, qui peut servir d’exemple de réussite. Leurs bouteilles sont recherchées par les amateurs, de l’Amérique à l’Asie. Ils privilégient une approche parcellaire dans des vins à juste maturité, équilibrés, digestes et purs. L’approche biodynamique est dans leur gène. J’apprécie particulièrement leur Roussette El Hem (superbe 2010!), qui gagne en complexité et en profondeur avec le vieillissement. En Chignin Bergeron, «Les Filles» 2017 ont un côté traçant, serré, avec de beaux amers, la version 2008 déployant d’envoûtantes notes de truffe.

GILLES BERLIOZ SI VOUS ÉTIEZ...

Une année ou un millésime ?
2019 !

Un cépage ?
La mondeuse.

Un grand cru ?
C’est celui que personne ne connaît…

Une autre boisson que le vin ?
La bière du voisin ! En bio !

Un accord parfait mets/vin ?
N’importe quoi mais avec de la mondeuse !

Et si vous n’étiez pas vigneron ?
Je serais agriculteur, j’ai besoin d’être sur terre !

+d’infos :
domainepartagegillesberlioz
.fr
Chignin I 73

Photos : Floartphotography