toc toques !

vin de savoie :
le domaine berthollier en 2 d

par Magali Buy - 25 oct. 2018

cep by cep !

Au domaine Berthollier, tout est bien ficelé. Denis s’occupe de la cave, Didier de l’organisation dans les vignes. Les vendanges sur le feu, son frère absorbé à la préparation, c’est Didier qui m’accueille sur l’exploitation. Sans langue de bois, il livre une version des faits qui déracine !

De génération en génération, l’exploitation du Viviers en a vu de toutes les couleurs ! Didier Berthollier se souvient: “à l’époque de mon grand-père, il y avait l’ancienne ferme, le bétail, le bassin au milieu de la cour, le jardin et le potager. Il faisait du blé, des patates et était quasiment en autonomie alimentaire. Le vin, produit en petite quantité, était livré dans les bars, ou consommé directement sur place !” Un air de petite maison dans la prairie, les deux frères gardent des souvenirs d’enfance tendre et savoureux, bien avant leur traversée du désert.

SOUVENIRS, SOUVENIRS…

Déjà en culottes courtes, les garçons crapahutent, terrains de jeux à flanc de coteaux, qui dit mieux ? Les dés sont jetés, Denis mord à l’hameçon, les vignes, c’est son dada. Nul doute, il sera vigneron. Et s’embarque pour un BTS viticulture œnologie avant d’intégrer le domaine.

Pour Didier, c’est beaucoup moins tranché ! Curieux et tempérament de feu, rester en place ? N’y pensez même pas ! Baroudeur, il part chercher de l’eau en Afrique, approvisionne les villages proches du Sahel et y prend goût. 10 ans plus tard, l’exploitation familiale traîne la patte, il quitte sa vie africaine sans hésiter et rentre au bercail prêter main-forte à son frère.

On est en 1997. Denis, 2 ans plus tôt, a pris la suite de leur père retraité, au côté de son oncle. Le jeune vigneron se retrouve alors confronté à un conflit de générations. Dans les années 60, le domaine est passé de polyculture à une culture unique de la vigne et subit encore les répercussions d’une agriculture voulue intensive depuis 1970 : “l’idée était de mécaniser, de massifier et de faire des économies. Et les moyens technologiques et chimiques mis à la disposition des vignerons facilitaient largement la tâche.” Pour leur père, alors aux commandes, c’était le meilleur moyen de produire plus et de mettre du beurre à grands coups de mottes dans les épinards.

Revers de la médaille 30 ans plus tard, le déclin est proche, les issues difficiles à trouver : “quand mon frère Denis a repris les rênes, l’exploitation était vieillissante, les vignes supportaient mal le poids des années et le fossé avec notre oncle, à qui il restait encore 10 ans à faire dans la société se creusait.” Liens du sang avant tout, ils mettent finalement de l’eau dans leur vin et mixent leurs compétences pour redémarrer plus fort !

À gauche Didier et à droite Denis

A PAS DE LOUP…

Le temps de se mettre dans le bain, il leur faudra 3 ans pour embrayer et écouter leur intuition : “On a démarré en suivant les mêmes procédés chimiques que du temps de mon père. Quand on allait dans les vignes balancer du Monsanto, on avait le sentiment de bousiller quelque chose. Pour nous, la vérité n’était pas là. C’était flou, mais on devait trouver des solutions et travailler autrement.”

Leur première démarche est alors d’aller chercher de nouvelles terres de qualité à proximité pour les remettre en culture. Ils défrichent et replantent sur des coteaux très pentus, en suivant leur instinct, une terre la plus proche du terroir. Et c’est en comparant les deux récoltes que tout va changer: “On s’est vite aperçu qu’en partant d’un terrain vierge, les vins avaient une certaine profondeur et étaient nettement meilleurs à la dégustation que ceux qui sortaient de nos anciennes parcelles toujours en exploitation. A tasser les sols avec les tracteurs et à mettre de la chimie à tout va sur la terre et le feuillage pendant 30 ans, on avait tout tué. L’incidence sur la qualité des fruits était incontestable.”

C’est sans appel. Didier et Denis partent en croisade et redoublent d’efforts dans leurs vignes. Milieu des années 2000, stop aux herbicides et au désherbage chimique. Ils tournent et retournent la terre, griffent et redonnent de l’air aux racines. Les résultats sont longs à venir, les étapes humainement difficiles. Ils y laissent des plumes, mais suivent leurs convictions et lâchent les chevaux en 2010 : “à un moment, on a peut-être mal estimé la baisse des rendements et les difficultés engendrées le temps de convertir. Il faut avoir des ressources psychologiques solides pour affronter tout ça. Les banques ne comprennent pas qu’on parie sur la nature plus que sur la technologie. Si nos femmes n’avaient pas travaillé à côté, l’exploitation aurait disparu”.

RETOUR AUX SOURCES…

Depuis 2017, nos deux vignerons sont en conversion bio officielle, mais ne sont pas extrémistes pour autant. Didier insiste : “Certains se vantent de faire des vins sans soufre, nous, on arrive à des taux très bas, je crois qu’il faut relativiser un peu ! On évolue en matière d’écologie et d’environnement, ça améliore notre vin, on a pris des risques, mais ça paie ! Pour autant, à vouloir être trop bio, on peut dévier sur des goûts de cuir mouillé, de transpiration ou d’écuries, qui cachent tout le reste du vin et tout le terroir. C’est le gros débat entre les «terroiristes» et les vins nature, nous, on aimerait bien se mettre à la frange de tout ça.”

Si les deux frères ont transformé la culture du domaine, les traces des générations passées sont étiquetées un peu partout : la cuvée «Sel de Marius» en souvenir de leur grand-père qui mettait son nez partout, «et ma goutte de…» symbole du p’tit verre de Mondeuse que leur grand-mère buvait le midi… Didier m’offre le scoop de la nouvelle cuvée sur un plateau… Elle s’appellera «la coulée de Proserpine», en clin d’œil à la déesse romaine de la germination.

LE MOT DE YVES BONTOUX

Voici un domaine discret et bien géré, qui depuis longtemps est une valeur sûre, et atteint désormais un niveau supérieur. Dans les derniers millésimes, les blancs sont un bon baromètre de la production savoyarde de qualité. Ils ne cessent de gagner en délicatesse, tout en gardant du fruit et du gras. Le Chignin Bergeron Exception 2016 brille par son énergie, sa tension en finale. Les rouges, de moins en moins soufrés, progressent aussi, comme en témoigne la confidentielle (1700 bouteilles) Mondeuse Les Granges Tissot 2015, tout en sensualité sur la cerise et les fruits rouges.

DIDIER & DENIS BERTHOLLIER SI VOUS ÉTIEZ...

Une année ?
Didier : Déjà pas 2003 ! J’ai bien aimé 2015.
Denis : 2006.

Un arôme ?
Didier : Un arôme un peu poivré, minéral.
Denis : La menthe.

Un cépage ?
Didier : La mondeuse.
Denis : Le bergeron.

Un grand cru ?
Didier : Un vin de Bourgogne ou un cru du Beaujolais.
Denis : Riesling grand cru Sommerberg.

Une autre boisson que le vin ?
Didier : Une infusion au gingembre.
Denis : Un cognac.

Un accord met/vin ?
Didier : Un Chignin Bergeron avec un fromage de chèvre et de l’huile d’olive.
Denis : Un pavé de saumon en papillote avec un Chignin Bergeron 7 ans d’âge.

Et si vous n’étiez pas vigneron ?
Didier : Je serais anthropologue ou architecte.
Denis : Je serais charpentier

+d’infos :
chignin
.fr
Chignin I 73

Photos : Floartphotography