toc toques !

vin de savoie :
les genoux de cep en fils

par Mélanie Marullaz - 21 oct. 2018

le château de mon père

En provence, Marcel Pagnol racheta un jour le château qui avait cristallisé les peurs de sa mère. Sur les coteaux ensoleillés d’Arbin, au pied de la montagne de la Thuile, les frères André et Daniel Genoux, eux, ont repris possession, il y a 18 ans, du château de Mérande, dans lequel ils avaient, comme Pagnol, leurs souvenirs d’enfance.

On dirait le Sud. L’alignement de cyprès à l’entrée du domaine lui donne des airs provençaux, ou toscans. Au bout du chemin, une façade de pierres sombres, un rectangle quasiment aveugle percé d’une unique grande porte, donne directement dans la cave. En ce milieu de journée, il faut la traverser pour trouver le soleil, qui baigne la cour carrée en contrebas, et découvrir l’ensemble de la bâtisse. Le lieu est évidemment chargé d’Histoire et d’histoires...

A l’origine, c’est un site gallo-romain, dont les mosaïques sont exposées au Musée Savoisien de Chambéry, et sur lequel le Château de Mérande, d’abord en bois, puis en pierre, est édifié au XIIème siècle. 300 ans plus tard, il devient la propriété d’une famille piémontaise de marchands de futaine, anoblie par les Ducs de Savoie. Il en reste leur blason, au-dessus de la porte de la cuverie et sur les étiquettes des bouteilles de vin. Tombé en ruines, il est ensuite transformé au XVIIIème siècle en relais de poste, dont les écuries sont aujourd’hui devenues caveau.

DU VIN DANS LES VEINES

Quand les grands-parents d’André et Daniel Genoux, éleveurs et polyculteurs, en font l’acquisition en 1949, quelques parcelles de vigne y sont rattachées. Dans la famille, on fait du vin dans les Abymes depuis plusieurs générations. L’aïeul a d’ailleurs fondé la coopérative de Montmélian. Depuis chez eux, les garçons traversent les champs pour lui rendre visite, donnent un coup de main.

A l’époque, le vin est traditionnellement vendu en tonneaux, aux bars de la région, mais quand il prend la relève du domaine, Alexis, leur père, formé aux techniques de vinification et de conservation, décide de mettre la production en bouteilles. Une petite révolution.

Tout en gardant les terres, il est cependant rapidement contraint de vendre le Château. “Quand on est partis, j’avais 9 ans, se rappelle André, mon père a fermé la grande porte les larmes aux yeux. Je l’ai vu tellement touché que je lui ai dit : «un jour, on le rachètera !», et c’est une idée qui ne m’a jamais quitté.” Mais elle prend des biais détournés. “Nous sommes quatre enfants et nos parents ne voulaient pas que nous soyons vignerons, je les comprends… Dans les années 50-60, c’était difficile. Les conditions climatiques étaient très différentes avec un cépage mondeuse qui faisait de vins astringents, rustiques et acides. Du coup, nous nous sommes tous tournés vers d’autres métiers.” André devient instituteur, Daniel infirmier.

RETOUR À LA SOURCE

40 ans plus tard, Alexis n’est malheureusement plus là quand l’opportunité de racheter le Château se présente. La bâtisse est abandonnée, presque en ruines, masquée par un bosquet “à tel point que les nouveaux voisins n’en soupçonnaient pas l’existence, il y avait même des arbres de plus de 20 mètres dans la cour !”. Mais les deux frères se le réapproprient. Daniel garde son métier en parallèle, André se met en disposition de l’Education Nationale et ils se lancent dans des aménagements qui dureront plus de 12 ans. La question de continuer l’activité viticole, elle, ne se pose même pas, et les rôles se répartissent naturellement.

André, «piéton viticole», comme il aime à se définir, fait la taille, l’ébourgeonnage, s’occupe de l’administratif et des commandes. Daniel travaille les sols sur les engins, c’est aussi le maître de chai. “Nous sommes tous les deux perfectionnistes, mais on est devenus de moins en moins interventionnistes : plus de sulfites à la vinification, plus de levure, il faut accepter de prendre le vin comme l’année va nous l’offrir, avec une part d’inconnu. Il ne sera peut-être pas idéal, mais ce sera le meilleur cette année-là.” Une humilité devant les éléments qui s’avère payante : la délicatesse des vins de Mérande est saluée par les guides spécialisés et les tables étoilées.

André Genoux

AU NOM DU PÈRE

Progressivement, André et Daniel conduisent donc leurs 12 hectares, principalement en Mondeuse, vers la biodynamie. Un état d’esprit plus qu’une simple manière de travailler. “Repousser les vendanges d’une journée parce qu’elles tombent sur un nœud lunaire, (ndlr : quand l’orbite de la Terre et celle de la Lune se croisent, soit deux fois par mois), ça peut étonner les vendangeurs. De la même manière, mettre de la valériane dans une vessie de cerf enterrée dans le compost peut laisser sceptique un esprit scientifique, parce que justement, la biodynamie oblige à voir au-delà du réel. Ça ne se passe pas uniquement au niveau des sens mais également du mental. Le vin est moins tape à l’œil, il peut donc paraître moins expressif, mais il est comme un tableau finalement : si on ne voit que les couleurs, on peut passer à côté du message”.

Vignerons autodidactes et empiriques, les frères Genoux ont appris leur métier en regardant leur père travailler, lui qui faisait du bio sans le savoir. “On tire la barque dans la même direction, pour faire un beau vin, le plus naturel possible, en respectant notre vigne. Et on se dit qu’Alexis serait fier du travail accompli par ses fils."

Daniel Genoux

LE MOT DE YVES BONTOUX

Voici une fière demeure chargée d’histoire, comme rarement en Savoie. La biodynamie y a élu domicile depuis 2008, et cela se sent dans les vins. Deux arguments qui expliquent l’importance peu habituelle des ventes aux particuliers (40 % de l’activité) au Château. Ce sont plus particulièrement les Mondeuse qui retiennent mon attention. Notamment la cuvée La Noire, cultivée sur des moraines glaciaires aux calcaires schisteux. Des vins ambitieux, complexes, dotés de très belles matières se prêtant à la garde. Plus accessible, La Belle Romaine (2015 très réussi) séduit par sa longueur tonique.

ANDRE & DANIEL GENOUX SI VOUS ÉTIEZ...

Un cépage ?
Daniel : l’Altesse.
André : Comment choisir entre ses enfants ? Je dirais la jacquère, le plan des Abymes que nos ancêtres ont cultivé depuis des siècles, pour sa générosité, sa franchise, sa simplicité.

Un millésime ?
Daniel : 1988.
André : les millésimes en 9 : 1989, 1999, 2009 et sûrement 2019…

Un grand cru ?
Daniel : Un Vosne Romanée.
André : Un Arbin Mondeuse Cuvée N45 du coteau de Mérande. Si la Savoie et Arbin avaient des crus, il serait incontestablement le premier !

Une autre boisson que le vin ?
Daniel : un thé à la menthe.
André : Un vieux rhum agricole.

Si vous n’étiez pas vignerons ?
Daniel : Je serai guide de haute montagne.
André : «J’aurais aimé être un artiste...» comme dit la chanson ou enseignant. J’ai d’ailleurs été professeur des Ecoles pendant 40 ans.

Et si vous étiez un accord met-vin parfait avec l’une de vos cuvées ?
Daniel : notre vendange tardive InExtremis sur un Roquefort.
André : Une tranche de gâteau de Savoie, trempée dans un verre de Belle Romaine.

+d’infos:
domaine-genoux
.com
Arbin I 73

Photos : Floartphotography