toc toques !

vin de savoie :
pascal quenard au goulot !

par Magali Buy - 14 oct. 2018

la carafe bien pleine

Le stress est palpable… En pleines vendanges, et comme tous les ans, Pascal Quenard joue gros. Planqué sous sa casquette mi béret mi gavroche, tête baissée dans ses prélèvements d’acidité qui parlent un peu chinois, il n’hésite pas à lâcher son travail d’orfèvre pour m’accueillir façon millésimée.

Salle de vinification, caveau et petit salon de dégustation, une ambiance bistrot et bonne franquette règne un peu partout. Photos de ses enfants estampillées sur les tonneaux de bois, vieilles cuves en béton, fibre de verre ou inox aseptisé, Pascal est paré à toutes éventualités, une cuvée 4 possibilités ! Entre toc de contrôle et lâcher prise total, c’est autour d’un déjeuner improvisé à l’auberge du coin, qu’il me livre sa recette un peu philosophée !

RETOUR VERS LE FUTUR

Un pied à la ville, l’autre dans les champs, petit garçon, Pascal aime la nature, la pêche et la vie au grand air. Innocence d’une grappe ramassée à la hâte, grains de bonheur réfugiés au creux des mains, petit-fils de vignerons, il passe week-ends et grandes vacances au cœur du domaine familial et cueille déjà ses premiers émois 100% pur jus !

L’insouciance s’envole, l’adolescence chamboule, Pascal a 16 ans lorsque son père reprend le domaine familial. Loin d’imaginer ce qui l’attend, il nourrit des préoccupations hautement plus importantes : “Quand vous êtes fils, arrière-petit-fils et arrière-arrière-petit-fils de vigneron, vous avez une chape de plomb au-dessus de la tête. Avant 10 ans, ce n’était que du bonheur, ado, ça me dérangeait plus qu’autre chose, je préférais passer du temps avec les copains… et les filles !”

DE PÈRE EN FILS…

Tête en l’air, mais cerveau bien fait, s’il est en marge, il prend les choses très au sérieux ! Promis à de grandes études, il s’applique, travaille et réussit sans sourciller, mais bof, il n’y est pas. “J’ai fait une école de commerce par défaut, j’avais des capacités, mais ça ne m’intéressait pas plus que ça. J’ai démarré un petit boulot à la fin de mes études et je me suis aperçu que je n’étais vraiment pas dans le bon bain. J’avais besoin d’être dehors !”

Coïncidence ou pas, l’évidence va lui ouvrir les yeux ! Passionné de haute montagne et mélomane averti, c’est en écoutant un extrait des 4 Saisons qu’il va prendre de la hauteur. “Je me souviens très bien du jour où j’ai su que je voulais être vigneron. J’écoutais Vivaldi, son côté nature, ça a sonné comme un appel. Je devais me présenter quelques jours plus tard pour un poste dans une agence bancaire. J’ai décommandé et annoncé à mon père que je voulais travailler dans les vignes.”

Aussitôt dit… A 23 ans, il rejoint le domaine familial. Très vite, les avis divergent et les tensions s’installent, l’euphorie aura été de courte durée. Pascal veut faire du bio, son père pas du tout. “Il n’était pas intéressé par cette démarche. Il fait partie de la génération charnière des années 50/60 où la chimie a apporté un bonus. Mécanisation et désherbage Monsanto, on passait un petit coup sur l’herbe et hop plus rien ! Pour eux, c’était un miracle, pour moi une erreur. Mais je ne leur jette pas la pierre. Les progrès, c’est une histoire d’époque. Ils n’avaient pas conscience que ça leur facilitait la vie au détriment de la terre, j’aurais peut-être fait la même chose, allez savoir !"

CEP PAS GAGNÉ !

Face au choc des générations, c’est la douche froide ! Devant la difficulté à travailler en famille, Pascal remonte ses manches et rebondit sans traîner. 1987, il crée son entreprise, loue ses propres vignes et donne vie à ses convictions. “Il y avait de l’herbe haute comme ça dans les vignes ! Pour passer en bio, il faut avoir de l’expérience et un certain recul. Au début, on essuie les plâtres. Parfois les gens croient que l’on revient en arrière, mais pas du tout. Il y a certes un retour à la terre et au goût premier, mais le cheminement est bien là. A l’époque, je passais un peu pour un hurluberlu, mais qu’importe !”

Il commence par utiliser des produits naturels de contact qui n’entrent pas dans la sève, la démarche est longue et il le sait. Changer de but en blanc au 100% naturel est impossible, et il faut bien travailler ! Petit à petit la pression s’efface et laisse place à la passion, des vignerons voisins lui apportent soutien et eau au moulin. En 1993, son épouse Annick s’installe à ses côtés, son corps de métier et son cœur sont renforcés, la tempête peut souffler !

UN PEU D’ESPRIT…

Les années passent, son père prend sa retraite et il est seul à pouvoir assumer l’héritage familial. Il a pris ses racines, les siennes le rappellent, sans rancune, il fonce ! Il rend ses vignes, récupère celles de son domaine tout neuf et s’attaque de nouveau à la conversion des terres. “C’est un gros travail de faire du vin. 90% se passe dans les vignes, la terre… labourer, griffer… Je veux pouvoir maîtriser. Quand on arrête de désherber, il y a des insectes, de la vie, rien n’est aseptisé. Aujourd’hui, je ne supporte plus de traverser des terres qui sont chimie. Je sens de mauvaises ondes. La chimie, c’est la mort, le reste est énergie ! Je connais chacun de mes pieds de vignes, certains sont centenaires et appartenaient à mon grand-père, j’ai un lien affectif très fort. Pour le vin, c’est pareil ! Il faut faire corps, comme on fait corps avec la nature. Tout est une question d’émotion et de connexion. C’est aussi pour ça que je décris très peu mes vins, tout est dans le verre, le reste, on s’en fout ! Soit le truc passe, soit il ne passe pas.”

Et si Pascal se tait, d’autres s’en chargent ! Coup de cœur 2018 de LARVF pour sa cuvée sans soufre, le vigneron ne cesse de convaincre. Certifié bio pour l’ensemble de ses cuvées, il ne compte pas s’arrêter là : “J’ai mis 20 ans à être certifié, mais ça en valait la peine ! Je suis convaincu que tout est sens et cohérence. Je suis en perpétuelle remise en question, toujours à courir après un challenge. Aujourd’hui, je laisse le vin dans son jus pour que son arôme explose, le Graal serait que les gens qui le boivent ressentent un côté magique et thérapeutique à la dégustation. J’ai eu la chance de toucher mon Graal à moi en dégustant quelques vins, notamment ceux de mon ami Gilles Berlioz et je reste persuadé que les vins sont à l’image des personnes qui les font, c’est ce qui les rend uniques, authentiques et exceptionnels.” Aujourd’hui confortablement installé dans sa retraite, son père de 88 ans lui voue fierté et admiration, joli pied… de nez !

Le Mot d’Yves Bontoux

En certification biologique depuis 2016, et visant la biodynamie, voici un Domaine en pleine ascension qualitative sur les derniers millésimes. Disposant de beaux terroirs avec des vieilles vignes parfois centenaires, il crée des vins francs alliant un certain charme, de l’énergie et des spectres aromatiques quelque fois originaux. Et qui ont beaucoup gagné en pureté. Le Chignin Bergeron Cuvée Noé 2016 offre une belle richesse, des notes florales et de beaux amers. La profonde et sensuelle Cuvée Sève, vendangée sur la même parcelle 15 jours plus tard, se marie joliment à un foie gras.

Pascal Quenard, si vous étiez...

Une robe ?
Une couleur mondeuse, pourpre profond, un peu deep purple.

Un arôme ?
La violette.

Un cépage ?
La Mondeuse sans hésiter !

Un grand cru?
Je n’y crois pas au grand cru, c’est les moines qui ont inventé le marketing. Dès l’instant où vous dégustez à l’aveugle avec une chaussette dessus, il n’y a plus de grand cru. Les grands vins ne sont pas ceux que l’on croit.

Un accord mets/vins ?
Les huîtres avec ma Jacquère 1903 qui a un super côté salin.

Et si vous n’étiez pas vigneron ?
J’adorerais être guide de haute montagne, transmettre ma passion.

+d’infos :
quenard-chignin-bergeron
.com
Chignin I 73

Photos : Floartphotography