toi+moi+eux

banquet'able ?

par Emmanuel Allait - 14 févr. 2020
«LES LIVRES QUI SE VENDENT LE MIEUX SONT LES UNS DE CUISINE ET LES AUTRES DE RÉGIMES ; LES PREMIERS VOUS EXPLIQUENT COMMENT FAIRE LA CUISINE, LES AUTRES COMMENT NE PAS LA MANGER», A DÉCLARÉ UN JOUR L’ANIMATEUR DE TÉLÉ AMÉRICAIN ANDY ROONEY. QUEL PARADOXE !

la peur du bide

La «bouffe» est devenue en effet un des grands sujets de préoccupation dans notre société. En 2018, 57 % des Français se disaient inquiets pour leur alimentation, contre 30 % auparavant. Comment un des plus grands plaisirs de la vie a-t-il pu devenir une telle source d’angoisse ? Rabelais doit se retourner dans sa tombe !

JE PANSE DONC JE SUIS

Symptômes de cette atmosphère anxiogène, la multiplication des niches alimentaires identitaires, à l’image des végétariens, véganes et autres flexitariens, la prolifération des intolérances plus ou moins imaginaires, les psycho-pâtes allergiques au gluten des nouilles, les ennemis du gras, les pourfendeurs du sucre, les snipers du lactose, les hussards de l’huile de palme, les inconditionnels des régimes, alcalin, sans sel, crudivore, paléo, sans oublier les idoles des jeûnes ! N’en jetez plus, la cocotte est pleine ! Faire ses courses devient mission impossible. Smartphone en mains, inquiets, vous arpentez les rayons du supermarché en scannant chaque produit avec Yuka, l’appli magique qui repère la malbouffe. Deux heures plus tard, vous avez bipé tout le magasin et votre caddie est toujours vide. Et, samedi prochain, au lieu de rejouer le Festin de Babette avec vos invités, vous risquez de passer une soirée «rhubarbative», avec moult querelles intestines à table, si par malheur vous leur servez de la viande, du foie gras, des huîtres, du poisson, des légumes non bio, des fraises hors saison, des noix de cajou ou de l’avocat. Ne cherchez pas à les convaincre, en leur rappelant la nécessité de respecter une invitation, l’importance du repas partagé dans notre civilisation, ou l’intérêt, parfois, de lâcher prise, vous prêcheriez dans le dessert. Vous irez en enfer car vous n’avez pas tenu compte des desideratum et des lubies de chaque convive. Désormais, la nourriture divise. L’individualisme progresse, et la convivialité en prend un coup. «Mangerons-nous encore ensemble demain ?», se demande gravement le sociologue Claude Fischler dans un livre de 2013.

 "Entre les psycho-pâtes du gluten, les ennemis du gras, les pourfendeurs du sucre, les snipers du lactose, les hussards de l’huile de palme, sans oublier les idoles des jeûnes! N’en jetez plus, la cocotte est pleine!" 

J’SUIS BIDON

Se soucier de son alimentation n’est pourtant pas une mauvaise idée. La volonté de préserver la planète en consommant local, de protéger sa santé et sa silhouette en évitant la junk food industrielle bourrée d’additifs, de pesticides, de colorants, d’antibiotiques ou encore de se soucier du bien-être animal, sont des objectifs légitimes, relayés par les médias et les réseaux sociaux, et largement intégrés par des Français de plus en plus vigilants. Surtout depuis une vingtaine d’années, avec les différents scandales sanitaires, vache folle, lasagnes au cheval et poulet H1N1. Le problème est que cette vigilance peut facilement se transformer en véritable psychose, voire en orthorexie, ou comment on en vient à contrôler tout ce qu’il y a dans son assiette, de peur panique d’ingurgiter un aliment néfaste.
Cet obsédé de l’alimentation correcte est une sorte de nouveau puritain, un pétochard paranoïaque, un idéologue «healthy» chez qui toute idée de plaisir a disparu. Jamais d’écarts. Jamais d’excès. La perfection. Il aime le chocolat au lait, mais il ne mange que du noir car il a lu dans Doctissimo qu’il était meilleur pour sa ligne. Sur l’échelle de Richter de la bectance, l’orthorexique est pisse-vinaigre niveau11. Un champion du monde, devant le végane (niveau 10), et l’allergique au gluten (niveau 9). Ah qu’elle semble loin cette «Cène», qui rassemblait autrefois Gabin, Ventura, Audiard, Blier, des acteurs au coup de fourchette légendaire, riant, buvant, ripaillant avec plaisir et insouciance. Tu mitonnes! Impossible d’envisager un tel repas avec les tristes sires d’aujourd’hui, pour qui le sort d’un canard importe davantage qu’un bateau de migrants retourné en Méditerranée. «Désolé Lino, je ne bois pas, car le vin n’est pas bio, ton pot-au-feu, Bernard, c’est de la souffrance animale, et le dessert de Michel contient trop de sucre, c’est mauvais pour mon diabète. Je vais plutôt opter pour un shoot de quinoa!».
Pas fun comme «tripe». Et si, au lieu de chercher à manger sain en mangeant sans, on apprenait plutôt à manger avec ?

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