toi+moi+eux

c'est du lard déco !

par Emmanuel Allait - 21 juin 2018

tous piqués

C’est une véritable révolution qui semble prendre corps ! Longtemps réservé aux marins, aux taulards, aux bikers, aux punks ou aux marginaux de tout poil, le tatouage est sorti de son ghetto pour se démocratiser et devenir, de fil en aiguille, un phénomène de masse. Depuis une vingtaine d’années en effet, il fait peau neuve et «s’encre» dans toutes les couches de la société. Effet de mode ou évolution culturelle indélébile?

Plus de 30 000 visiteurs ont franchi les portes du Mondial du tatouage cette année. Le succès croissant de la manifestation fondée par le célèbre tatoueur Tin-Tin il y a 8 ans témoigne de cet engouement relativement récent pour une pratique millénaire, qualifiée de «10ème art».

TATTOO PARTOUT

Les chiffres sont éloquents. Depuis les années 1990-2000, riches, pauvres, jeunes, vieux, hommes, femmes, tous les épidermes s’y mettent. La pratique, qui était autrefois l’apanage des milieux populaires, gagne «l’élite sociale» et les people. Le bourgeois se rêve en légionnaire d’Edith Piaf, tatoué et dur à cuire, et bien décidé de s’encanailler! 15% des Français l’auraient dans la peau, contre 10% en 2010. Autre évolution spectaculaire, les femmes seraient à présent les plus nombreuses à jeter «l’encre», séduites par la dimension esthétique du tattoo, qui a perdu son côté viril et transgressif.

Has been l’ancre de marin gravée sur l’avant-bras de Popeye ou la tête de Johnny sur le biscotto ramollo d’un motard hirsute! L’œuvre stylisée et finement travaillée ornant les pecs saillants d’un Cristiano Ronaldo ou la cheville gracile d’une Rihanna est tellement plus hype! De la «couenne» rebelle, on est donc passé au «lard déco». Un body art, certes, mais aussi un marché juteux, qui fait la fortune des quelques stars masculines et féminines du dermographe, et nourrit plus ou moins les 4000 ou 5000 studios de tatouage de l’Hexagone, dont environ 230 en Rhône-Alpes. Ils n’étaient qu’une quinzaine il y a 30 ans! Même évolution à Genève, un nouveau shop ouvrirait tous les trois mois.

 ET POURQUOI DÉPENSER UNE BLINDE POUR RESSEMBLER À UN CRIMINEL RUSSE? 

TATTOO PAS TABOU

Plus qu’une mode, une lame de fond, qui touche le monde entier. Des hordes d’aspirants à l’encrage, au cœur bien accroché, prêts à des heures de souffrance pour supporter les 150 battements/seconde d’une aiguille qui va à jamais graver leur épiderme. Pour quelles raisons? Des plus futiles - copier Angelina Jolie et son fameux dragon tribal - aux plus profondes, réparer son corps après un cancer du sein ou marquer le passage à une nouvelle étape de la vie. En gros, divorcer et admirer David Beckham, c’est doubler ses chances de passer à l’acte!

Mais au-delà de ces louables motivations, cette obsession du dessin personnalisé n’est-elle pas l’incarnation parfaite de notre époque narcissique et individualiste? “Regardez mon corps comme il est beau, il est à moi, je suis une œuvre unique!” Le tattoo, ce logo de soi, ne serait-il pas le nouveau doudou d’une société en manque de repères ? Autrement dit, un ancrage identitaire stable, positif et pérenne dans un monde chaotique. Finalement, comme dirait Stallone, acteur multi-encré, le tatouage ça «rendbeau», à condition bien sûr d’avoir respecté quelques règles basiques. Etre sûr par exemple que la signification du signe hindou ou chinois envisagé ne soit pas ridicule, ou encore éviter de graver le nom de sa dulcinée du moment.

PAS D’ATOUT POUR LE TATTOO

Alors demain, tous tatoués? Difficile à dire, les avis sur le sujet sont tranchés, et les réactions souvent «épidermiques». Le soufflé peut retomber, dans la mesure où une grosse partie de l’activité consiste d’ores et déjà à recouvrir des tatouages existants ou à les faire disparaître (par exemple celui de son ex, imprudemment tatoué un jour d’ivresse!).

Quant à la pratique, si elle s’est banalisée, elle n’en est pas pour autant anodine. Se faire injecter sous la peau, à l’insu de son plein gré comme dirait Richard Virenque, une encre de mauvaise qualité comporte un risque. Sur le fond de l’affaire, les adversaires du tatouage l’assimilent à une espèce de tuning corporel, comme s’enfiler un piercing dans le nombril ou se teindre les cheveux en blond. A la seule différence que dans ces deux derniers cas, l’acte est aisément réversible, le détatouage en revanche plus compliqué. Et pourquoi dépenser une blinde pour ressembler à un criminel russe, ajoutent-ils? Sans parler du côté «homme-sandwich», avec des messages et des symboles exprimant une spiritualité tellement low-cost qu’ils feraient passer les chansons de M. Pokora (autre tatoué illustre) pour de la grande littérature.

Enfin, n’est-ce pas paradoxal de vouloir montrer son originalité tout en s’enfermant dans une nouvelle norme sociale? Lorsque tous les individus de 18 à 50 ans seront «inkés», et leurs tattoos passés, de couleur ou de mode, l’overdose aura remplacé l’exotisme. Par conséquent, la vraie subversion ne consiste-t-elle pas au contraire à arborer sa nudité? Bref, faire la peau au tatouage pour pi(g)menter sa vie!

© fxquadro / © olly