toi+moi+eux

emportés par la foule...

par Emmanuel Allait - 12 juil. 2019

touristes go home ?

« LE VOYAGE, C’EST LA RECHERCHE DE CE RIEN DU TOUT, DE CE PETIT VERTIGE POUR COUILLONS », ÉCRIVAIT LOUIS-FERDINAND CÉLINE EN 1932. SI, À SON ÉPOQUE, LE TOURISME ÉTAIT RÉSERVÉ À UNE PETITE ÉLITE SOCIALE, LES « COUILLONS » D’AUJOURD’HUI SONT PRÈS DE 1,3 MILLIARD, SANS OUBLIER LES MILLIONS DE TOURISTES AUTOCHTONES. C’EST UNE DES MANIFESTATIONS LES PLUS SPECTACULAIRES DE LA MONDIALISATION, QUI APPORTE DES EMPLOIS, DE L’ACTIVITÉ ET DE LA CROISSANCE. MAIS, PARADOXALEMENT, JAMAIS ON N’A VU AUTANT DE RÉACTIONS HOSTILES AU TOURISME.

De Dubrovnik à Venise, de Lisbonne à Barcelone ou Amsterdam, les locaux étouffent, submergés par ce flot incessant, et se rebiffent. Un phénomène de rejet qui risque bien, à terme, d’être mortel pour l’activité elle-même et auquel la France et les Savoie en particulier, peuvent difficilement échapper.

POULETS EN BATTERIE

Car notre pays, qui a accueilli, en 2018, 90 millions de visiteurs étrangers, devrait, selon les objectifs du gouvernement, franchir la barre des 100 millions pour 2020, confortant ainsi sa place de première destination touristique mondiale. Annecy, avec un record de 3 millions de touristes l’an passé, fait partie, au même titre que Cham’ et son Mont-Blanc, des « Yaute spots » constamment pris d’assaut. De quoi ravir hôteliers et commerçants, mais recevoir à longueur d’année des hordes de valises à roulettes en bas de chez soi peut vite tourner au cauchemar ! Ah il faut les voir, ces « Monchus » aux épaules rougies par le soleil, guide du Routard à la main, Tripadvisor dans l’autre, prêts à dégainer leur moindre commentaire sur tel ou tel resto ! Arborant pantacourt « dernier cri », Marcel à l’effigie d’un club de foot pour les plus audacieux, ou carrément à moitié à poil sous prétexte que le lac est à 200 m, ils déambulent, ils piétinent, ils traînaillent, leur glace dégoulinant entre les doigts, en attendant d’aller déguster une tartiflette par 35 degrés, parce qu’ils veulent de l’authentique ! Embouteillages garantis sur le Pont des Amours et dans les allées du marché le dimanche matin, au grand dam de certains indigènes exaspérés. Une grogne pourtant pas très cohérente parce que ces grincheux oublient qu’ils participeront eux-mêmes à ce tsunami touristique lors de leurs prochaines vacances, mais qui peut se comprendre au vu des nuisances provoquées par ces concentrations saisonnières. Trop c’est trop !

DISNEY PARADE

Bruit, incivilités, ivresse, bouchons permanents, pollution de l’air, de l’eau du lac par les litres d’huile solaire, déchets, dégradations... Des fléaux «habituels» inhérents au tourisme, que Renaud pointait déjà voici 40 ans, dans sa chanson «Hexagone» : «Ils vont polluer toutes les plages, Et par leur unique présence, Abîmer tous les paysages». Mais plus récemment, la mise sous pression par le tourisme de masse de certains lieux, a abouti à leur «Disneylandisation». Ils deviennent des sortes de parcs d’attraction à l’authenticité factice, où on boit, mange, achète des souvenirs, et fait des selfies aussitôt partagés sur Instagram. Décapés au «Walt spirit», les centres historiques aux loyers trop chers se vident de leurs habitants, se muséifient, se folklorisent. Les locaux devenant presque des intrus. Les commerces de proximité sont remplacés par des boutiques attrape-touristes et par des restaurants dont la juteuse rentabilité est garantie par le triptyque glaces/crêpes/pizzas.
“Le tourisme transforme la vie quotidienne des habitants en cirque” affirme le sociologue Rodolphe Christin, dans son «Manuel de l’anti-tourisme». Sans pitié, il ajoute “bien loin d’être la face heureuse de la mondialisation, l’industrie touristique tue ce dont elle vit. Elle uniformise le monde”. Ces évolutions similaires, qui touchent en effet Amsterdam, Venise ou Barcelone depuis plusieurs années, commencent à s’observer également à Annecy et Chamonix. Finalement, l’écrivain et homme politique français Jean Mistler avait bien résumé la situation : “le tourisme est l’industrie qui consiste à transporter des gens qui seraient mieux chez eux, dans des endroits qui seraient mieux sans eux”.

ON AVANCE ET ON RÉGULE ?

Alors que faire ? Manifester, comme ces 10 000 Vénitiens contre les monstres des mers qui déversent chaque jour leurs tonnes de visiteurs et détruisent un lieu exceptionnel ? Limiter l’accès à certains sites, et fixer des quotas, comme le fait Dubrovnik ou la préfecture de Haute-Savoie pour le Mont-Blanc ? Faire payer les touristes pour visiter les spots les plus emblématiques ? Réglementer Airbnb, comme l’ont décidé désormais toutes les métropoles ? Pas facile de trouver un équilibre entre la manne touristique et la nécessaire préservation des sites.
Car trop de visiteurs est certes un danger, mais pas de visiteurs est une catastrophe, économique notamment. En France, 80 % du territoire est délaissé par le tourisme. La solution passerait-elle par la dilution des flux sur l’ensemble du territoire, et sur une meilleure répartition dans le calendrier ? En somme, une vraie politique d’aménagement touristique, pour anticiper et réguler les flux et ainsi ne pas subir l’importante fréquentation. Dans cette optique, à Annecy, les professionnels du tourisme tentent d’orienter la clientèle vers des spots de qualité, mais un peu moins connus, à 45 minutes maxi de la ville, et de mettre en avant les transports doux, en commun, et le tourisme vert. Pas sûr que cela suffise à éviter la contagion touristophobe. Mais cela pourrait au moins permettre au touriste de ne plus se sentir comme ce «couillon» raillé par Céline !