toi+moi+eux

femmes & foyer

par Louise Quazzola - 17 mai 2017

sois mère et t'es toi !

Des cupcakes tout mignons, des vêtements home made et de la déco de toutes les couleurs. Vous croyez visionner les tutos du dernier youtubeur à la mode, il n’en est rien. Vous êtes sur un site de femmes au foyer. J’en vois déjà grimacer, explications.

“Va à l’école, termine tes études, trouve un travail, soit indépendante ma fille !” Tel est le discours hérité de la lutte féministe de la fin des années 1960 pour asseoir la femme à la même place que l’homme.
Message reçu. Si la femme aujourd’hui est largement indépendante et affirme volontiers ses propres choix de vie, deux millions de Françaises sont encore femmes au foyer. Même si elles sont moins nombreuses qu’il y a une vingtaine d’années, elles représentent encore 14% des femmes âgées de 20 à 59 ans selon un rapport de l’Insee (20% du côté des Suissesses). Ce qui diffère par rapport au siècle dernier est le rajeunissement de ces femmes.

En 1991, en France, la proportion d’âge qui comptait le plus de femmes au foyer se situait entre 55 et 59 ans. 58 % contre 23 % pour les 20-34 ans. Aujourd’hui, 20% des femmes au foyer ont entre 20 et 34 ans, 15% ont entre 40 et 49 ans et 37% ont plus de 50 ans.

Autre différence : les femmes au foyer sont plus diplômées qu’il y a 25 ans, mais toujours moins que les femmes en activité : 37% sont au moins titulaires du Bac contre 15% en 1991. Alors pourquoi cette nouvelle génération de femmes, qui ont apparemment toutes les clés en main pour s’épanouir professionnellement, décide de rester au sein de leur ménage ? Ont-elles toutes le même profil, les mêmes aspirations ?

PORTRAIT ROBOT MÉNAGER

Elle est avant tout mère : sept femmes au foyer sur dix ont un ou plusieurs enfants, ce qui n’était pas forcément le cas au siècle dernier.

En Suisse, selon l’Office fédéral de la statistique, une mère sur cinq n’exerce pas d’activité professionnelle, dont une majorité ne recherche pas d’emploi. Certaines restent à la maison faute de travail, d’autres par choix. Choix de consacrer du temps à l’éducation des enfants, à un projet de vie, à ses proches, à soi tout simplement. Elles seraient donc divisées entre celles qui «choisissent» ce statut indépendamment de raisons financières et celles qui le «subissent». Michèle Vianès, présidente de l’association lyonnaise «Regards de femmes», va plus loin. Pour elle, il n’y a pas de choix possible, seulement une pression sociale qui pèse sur les femmes : “L’autonomie économique, politique et sexuelle des femmes, des rapports égalitaires entre les femmes et les hommes se heurtent aux différents conservatismes. Les phallocrates ont remis au goût du jour les vieux schémas patriarcaux. Leur nouveau costume est de faire croire que ce serait le hoix des femmes! Mais pour eux, la femme est seconde par rapport à la mère.” Ainsi, l’idéalisation de la femme au foyer revient au goût du jour. En période de crise, chômage oblige, la tentation est grande de renvoyer les femmes au foyer et de les assigner plus que jamais aux tâches domestiques et à l’éducation. Un choix éclairé, entend-on... Source d’épanouissement? C’est ce qu’affirment avec véhémence certaines femmes au foyer elles-mêmes.

UN PEU DE CIRAGE ?

Les femmes revendiquent de plus en plus leur condition de mères au foyer, à l’exemple du site «Fabuleuse au foyer» qui, sous l’impulsion de sa créatrice Hélène Bonhomme, expose une «maternité glorifiée en réponse au dédain qu’engendre les tâches maternelles.» Des revendications partagées par 20000 lectrices mensuelles.

Être femme au foyer est-il compatible avec l’idée-même de libération des femmes? Soyons clairs : ce n’est pas le travail en soi qui est libérateur, mais le fait de gagner de l’argent, de viser une indépendance financière et pouvoir ainsi mener sa vie comme on l’entend. Or, une femme qui ne travaille pas se prive dès lors de cette autonomie en dépendant entièrement de son conjoint. En s’écartant, même temporairement, du milieu du travail, ces mères diminuent également leurs droits à la retraite (déjà inférieurs à ceux des hommes). Une séparation, un veuvage précoce, et ces femmes s’exposent à la précarité. Raison de plus, pour Hélène Bonhomme, d'appeler la politique familiale à "prendre enfin le chemin de la protection de la maternité et de la valorisation des années passées au foyer”... Soit rémunérer les femmes pour leur travail domestique et donc institutionnaliser le rôle de « maman à plein temps ».

Ce à quoi les féministes répondent qu’il existe d’autres alternatives contre la précarisation des femmes et des mères, genre : atteindre enfin l’égalité salariale homme-femmes... Forcément, on s’interrogerait quelques minutes pour savoir lequel des deux doit s’arrêter de travailler, si ce n’est pas toujours l’homme qui gagne le plus !

 Pourquoi rester au foyer ?
 En 1991, 59% des femmes avançaient des raisons personnelles. Elles ne sont plus que 21%. Et la raison majoritaire est devenue la fin d’un CDD. 

LES COMPTES SONT (VITE) FAITS !

En région Rhône-Alpes, 69,2% des hommes et 62,11% des femmes travaillent. Les emplois à temps partiel sont occupés par 30,6% des femmes contre 7,2% des hommes. L’inégalité professionnelle entre les hommes et les femmes est bien présente et influencent ces dernières.

Dans le canton de Genève, d’après un rapport d’Avenir familles, observatoire des familles : pour 42,2% des couples les deux conjoints travaillent à temps plein, pour 27,8% des couples l’homme travaille à temps plein et la femme à temps partiel. Enfin, pour 20,11% des couples, l'homme travaille toujours à temps plein alors que la femme est au foyer, sans emploi. “Ces données montrent que le modèle de l’homme comme pourvoyeur de ressources familiales principal prévaut dans la majorité des couples” conclut le rapport de l’université de Genève. Des couples ou de la société ? Pour Laurence Bachmann*, sociologue à la Haute école de travail social de Genève, il n’y a pas de doute possible: “En Suisse, où les salaires sont élevés et le modèle familial est traditionnel l’Etat considère la famille, comme une affaire privée, et n’intervient dès lors peu (crèches ou parascolaires sont denrées rares), les femmes sont incitées (et le veulent généralement elles- mêmes, car elles ont assimilé cette norme) à diminuer leur taux d’activité ou à sortir du marché du travail pendant les premières années de la vie des enfants. Elles sont souvent confrontées ensuite à la difficulté de retourner sur le marché du travail. En France, où deux salaires sont souvent nécessaires et où les structures d’accueil de la petite enfance sont plus répandues et soutenues par l’Etat, l’emploi des femmes mères est davantage légitimé.”

Lise, 33 ans, mère au foyer depuis plus d’un an, se dit satisfaite de la politique familiale française. Pour autant, le choix de rester au plus près de ses deux enfants a été évident après la mutation professionnelle de son compagnon et au déménagement de la famille : “Je travaillais dans la petite enfance et je ne me voyais pas garder d’autres enfants et pas les miens ! Je voulais être au plus proche de leur éducation et profiter de tous les moments de bonheur qu’ils m’apportent.” Pour Lise, pas de préoccupations financières grâce au travail de son conjoint et de l’allocation de la Caf. Un contentement qui n’est pas de tous les avis.

EGALITÉ, UN CONTE DE FÉE ?

Michèle Vianès s’indigne : “Alors que les femmes représentent à elles seules la plus grande force de croissance économique de la planète, leur potentiel d’évolution est freiné dans la société entre autre par le partage inégal des responsabilités familiales, l’écart salarial entre hommes et femmes, l’insuffisance des structures publiques d’accueil des jeunes enfants, la ségrégation au niveau de l’orientation scolaire, ainsi que des conditions défavorables pour les femmes entrepreneuses.”

Selon l’Observatoire rhônalpin des inégalités, l’écart, ici, entre le salaire d’un homme et celui d’une femme s’élève à 19,2%. Chaque ville, à son échelle, essaye de faire bouger les choses. Lyon a été la première à obtenir le label diversité AFNOR, notamment pour sa volonté de favoriser la mixité professionnelle à travers deux plans d’actions qui termineront en 2019. Le Centre d’Information sur le Droit des Femmes et des Familles de Savoie, quant à lui, s’axe principalement sur l’engagement pour une parentalité responsable et partagée en impliquant davantage les pères auprès de leurs enfants. “Il s’agit de repenser tous les rapports sociaux de sexe dans la société et l’articulation des temps de vie” selon Michèle Vianès.

En Suisse, depuis 2011, les familles qui recourent à des structures externes de garde de leurs enfants peuvent bénéficier de déductions sur leur revenu imposable. Dans ce contexte, l’initiative de l’Union Démocratique du Centre milite pour que les parents qui gardent eux-mêmes leurs enfants bénéficient des mêmes déductions fiscales. Une bonne attention pour certains, qualifiée de réactionnaire pour beaucoup, qui inciterait davantage les femmes à rester au foyer. Celles-ci n’ont jamais été autant divisées sur la question.

Père ? Mère ? Plouf plouf... ce sera toi qui garderas les enfants ! Si, bien sûr, vivre à plusieurs sur un seul et même salaire est possible. Car parent au foyer est peut-être un droit, mais c’est aussi un luxe.

Plus d'infos : *Laurence Bachmann est aussi l’auteure de «De l’argent à soi. Les préoccupations sociales des femmes à travers leur rapport à l’argent»

LA FEMME AU FOYER, RÉMUNÉRÉE ?

Le site Salary a estimé que le salaire mensuel d’une femme au foyer, en comptabilisant 94 heures de travail par semaine toutes tâches confondues, correspondrait en moyenne à 691. En parallèle, une femme cumulant son travail et «ses» obligations domestiques monterait à 98 heures de travail par semaine pour un salaire mensuel de 4100. Cherchez l’erreur !

La revalorisation suprême serait-elle tarifée ? “Bien sûr !” nous répond Angélique, une Lyonnaise de 29 ans enceinte de son premier enfant et qui aspire à une grande famille. “Il y a tellement d’aides qui existent dans notre pays, je ne comprends pas pourquoi les femmes au foyer qui sont toutes aussi méritantes que les femmes actives n’auraient pas droit à rémunération. Nous contribuons aussi à la société puisque nous prenons soin d’élever nos enfants”, affirme-t-elle. “Il faudrait prendre en compte la situation de chacune et établir un curseur de confort économique”, s’avance Charlotte, 52 ans, qui a été mère au foyer de 24 à 47 ans. Laurence Bachmann avertit : “cette reconnaissance est à double tranchant car elle contribue à associer les femmes aux enfants et à la sphère domestique. Or, le soin des enfants doit-il rester prioritairement une affaire de femmes ? Dans un contexte où l’égalité entre les sexes est inscrite dans la loi, n’y aurait-il pas des mesures sur les devoirs parentaux des hommes ?”

DESPERATE HOUSEWIFE ?

En 2011, le nombre des femmes au foyer s’élevait à 2,1 millions, soit 14% des Françaises de 20 à 59 ans. En 1991, elles étaient 3,5 millions, soit une proportion de 24%. Une diminution de 10 points qui est d’abord liée à la progression de l’activité féminine. Le taux d’activité des femmes de cette catégorie d’âge est en effet passé de 73% à 82% sur cette même période.

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