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made in turquie

par Mélanie Marullaz - 21 juin 2018

forte comme une turque

Journalistes, intellectuels, défenseurs des droits de l’homme… En Turquie, il ne fait pas bon s’opposer à l’AKP du président Recep Tayyip Erdogan. Il se dit qu’il aurait également pour obsession la restriction des droits des femmes. Pour l’instant, les femmes turques résistent.

"Femme. Turque. Musulmane. Divorcée… J’ai cumulé !” Les mots de Zekiye Gürkan pourraient sonner comme une sorte de fatalité. Mais avec son regard brun pétillant, sa coupe courte et son maquillage soigné, il se dégage de ce petit format de femme quelque chose de combattant, d’affirmé.

Née à 150km à l’est d’Istanbul en 1974 - le 14 Juillet, “c’est très symbolique, non ?” - , elle n’a que 2 ans quand sa famille arrive en France. Ils rejoignent son père, mais ne pensent pas s’installer. “Ma mère ne voulait pas, elle pensait qu’on resterait un an ou deux, et qu’on repartirait, elle ne m’a même pas inscrite en maternelle d’ailleurs.” Mais ses parents trouvent du boulot dans la même boîte, à la Roche-sur-Foron, et Zekiye entre, quelques années plus tard, au CP.

Zekiye Gürkan

PETITE FILLE MODÈLE

A cette époque, dans les grandes villes turques, s’il est possible de croiser des femmes en robes décolletées, sirotant un raki en terrasse, elles restent minoritaires. Combattu, au nom de la laïcité, depuis Atatürk, le port du voile n’est pas si fréquent, mais les traditions sont encore fortes et imposent aux femmes de sérieuses restrictions, concernant notamment leur «intégrité». Et au sein de la communauté expatriée, on vit comme au pays.

Petite fille, Zekiye, comme ses cousines d’Izmit, n’a donc pas beaucoup de liberté : le samedi après-midi, elle apprend à lire le Coran, à maîtriser sa langue natale, à connaître l’histoire de son pays d’origine, ses danses folkloriques, son hymne national. Elle n’est pas moins vissée en tant qu’adolescente. Pas de fréquentation de garçon, pas de sortie nocturne, une pudeur totale en ce qui concerne la sexualité ou la contraception. Après son bac, sa mère ne veut pas qu’elle s’éloigne, elle arrête donc ses études pour intégrer l’entreprise dans laquelle travaillent ses parents. Un parcours calqué à celui qu’elle aurait eu dans son pays d’origine : à la même époque, 1/3 seulement des étudiants turcs sont des filles. Elles sont toujours minoritaires dans les universités aujourd’hui.

 LA FEMME TURQUE EST UNE FEMME FORTE. ELLE NE SE LAISSERA PAS FAIRE. FAITES-LUI CONFIANCE ! 

TURQUIE PLURIELLE

Toutes les vacances, Zekiye les passe en Turquie. Elle adore son pays, a besoin de manger, sentir, entendre parler turc… Au fil des ans, elle y voit les femmes changer : elles sont de plus en plus nombreuses à conduire, à fumer dans la rue, à marcher main dans la main avec leur petit copain… Les mini-jupes s’affichent progressivement, et curieusement, côtoient les voiles qui réapparaissent. “Dans ma famille, restée en Turquie, on trouve toutes les catégories socio-professionnelles, des femmes pratiquantes ou non. Ma tante, par exemple, est croyante et porte le foulard. Elle ne travaille pas, mais est associée à toutes les affaires de son mari. Elle gère beaucoup de choses dans son industrie, et elle fait ce qu’elle veut. Evidemment, il y a plus de femmes qui travaillent en France, (28% des femmes turques ont un emploi salarié contre près de 70% des Françaises), mais je vois aussi beaucoup de femmes heureuses en Turquie. Et la philosophie est différente : quand on se marie, l’homme a le devoir d’assumer sa famille, et c’est rassurant, tout est commun. En France, les jeunes couples n’ont pas forcément de compte partagé, ils gèrent chacun leur argent.”

PRINCE CHÈREMENT

C’est d’ailleurs au pays qu’elle a rencontré son mari, il y a un peu plus de 20 ans. “Il fallait que ce soit un Turc, c’était évident, ça m’a jamais traversé l’esprit de sortir avec un Français.” En 1997, 98% des filles et 92% des garçons turcs de France se mariaient avec des conjoints turcs de Turquie, un record parmi toutes les communautés immigrées. Zekiye et son mari se séparent pourtant quelques années plus tard. “Je suis devenue indépendante, mais la liberté n’est pas gratuite. Tous les hommes turcs ne sont peut-être pas impliqués dans les tâches domestiques, mais je vois mes cousins là-bas et à quel point ils sont attentionnés avec leurs épouses : il y a chez eux un respect pour leur femme, la mère de leurs enfants, quelque chose de sacré.” Des attentions qui mènent pourtant parfois à l’hyper-possessivité. Chaque année depuis 2012, le nombre de femmes assassinées en Turquie augmente de façon inquiétante. En 2016, 328 ont été tuées, 409 en 2017. Les auteurs de ces assassinats sont, dans 39 % des cas, les conjoints ou ex-conjoints…

Aux dernières élections, Zekiye était une des seules de sa famille à ne pas être pro-Erdogan. Pour autant, les déclarations tonitruantes du président, qui compare l’avortement à un meurtre empêchant la Turquie d’accroître sa population et de compter parmi les dix économies les plus puissantes du monde, et qui invite les femmes à avoir des enfants «sans quoi leur vie serait incomplète» ou qui affirme que l’égalité homme-femme est «contraire à la nature humaine», ne l’inquiètent pas tant que ça. Pour elle, ce ne sont encore que des paroles. Les propositions de loi de l’AKP n’aboutissent pas pour le moment et, sur leurs acquis, les Turques ne lâchent rien : pour le droit de s’habiller comme elles veulent, contre les violences faites aux femmes ou tout simplement pour réclamer plus de liberté, régulièrement, elles battent le pavé. “La femme turque est une femme forte. Elle ne se laissera pas faire. Faites-lui confiance !”

DATES CLÉS

1934 : 11 ans avant la France, les femmes turques obtiennent le droit de vote. Et pendant les élections de 1935, 18 femmes furent élues députées.

1965 : l’avortement est légalisé pour raisons médicales. A partir de 1983, il est autorisé durant les 10 premières semaines de grossesse. Mais ces dernières années, l’accès à l’IVG, sans avoir été interdit, a été rendu beaucoup plus difficile et exceptionnel. La pilule abortive n’est plus remboursée par la sécurité sociale et la plupart des centres de planning familial ont été fermés.

1993 : Tansu Çiller est nommée Premier Ministre. C’est la 1ère et la seule femme à avoir exercé cette fonction en Turquie.

2001 : le nouveau Code civil turc donne aux femmes un statut d’égalité avec les hommes, notamment dans le cadre matrimonial. D

Photos : Guillaume Desmurs