toi+moi+eux

j'peux pas, j'ai canapé

par Emmanuel Allait - 8 avr. 2019

#balance ton sport !

TOUS CEUX QUI ARRIVENT DANS LA RÉGION, POUR S'Y INSTALLER OU POUR LES VACANCES, LE CONSTATENT, IMPRESSIONNÉS, «ICI, ILS FONT TOUS DU SPORT, C’EST INCROYABLE !». UNE SITUATION QUI NE MANQUE PAS D’AGACER LES NON-PRATIQUANTS, MIS CONSTAMMENT SOUS PRESSION. ÇA COMMENCE LE LUNDI, AU TAF, AVEC L’EXASPÉRANT « ALORS, T’AS FAIT COMBIEN DE DÉNIV’ CE WEEK-END ? COMMENT ?? T’ES PAS SORTI, ALORS QU’IL Y AVAIT GRAND BEAU ? NON MAIS ALLÔ QUOI ! T’HABITES ANNECY (OU CHAMBÉRY) ET TU NE FAIS PAS DE SKI ??? ».

Le sport amateur ne serait-il pas devenu une nouvelle religion, avec ses dogmes, le rituel des entraînements, ses coaches prophétiques et ses grandes messes dans lesquelles communient des milliers de fanatiques ascétiques ?

TOUS ACCROS !

Dès 6h du matin, les bassins sont remplis de triathlètes en moule-b... ; à 9h, les bords du lac ou le Mont Veyrier sont colonisés par des troupeaux de coureurs; à 11h, les hordes de cyclistes aux guiboles épilées turbinent à 40km/h et le soir, à peine revenus de Genève, les dingos du «collant-pipette» aux frontales surpuissantes illuminent les combes des Aravis. Pas un dimanche sans qu’un grand événement sportif ne soit organisé. UTMB, traversée du lac à la nage, tournoi de volley, Corporate Games, Red Bull machin truc tour... Il y en a pour tous les goûts. Sans oublier les blockbusters locaux, le marathon d’Annecy et ses 8500 participants ou la Maxi Race, qui en rassemble aujourd’hui 9000, 8 fois plus qu’en 2011. En somme, si tu ne bouges pas ton boule à 50 ans, tu as raté ta vie !
Le sport te donne l’impression d’être un winner, mince, fun, healthy, performant. Culte du sport, culte du corps, une insupportable pression sociale et morale stigmatise insidieusement ceux qui préfèrent le canapé au jogging, et renforce leur sentiment de culpabilité! Un phénomène longuement expliqué dans «Le syndrome du bien-être», écrit par deux chercheurs en 2016. “La tyrannie du bien-être ne fait pas qu’aggraver notre malaise intérieur, elle nous exhorte aussi à blâmer celles et ceux qui refusent de se mettre au diapason”, expliquent-ils. Winston Churchill doit se retourner dans sa tombe. Rappelons-nous sa fameuse réponse quand on lui demandait le secret de sa forme : «No sport» ! Ce buveur invétéré, ce fumeur compulsif d’énormes «barreaux de chaise», qui a vécu jusqu’à 90 ans, serait aujourd’hui probablement lynché par les ayatollahs de la santé, les inquisiteurs du régime alimentaire idéal et les adorateurs du corps parfait.

GARÇON, L’ADDICTION !

Cette pratique sportive excessive devient même une drogue pour certains. Tel ce coureur du dimanche qui se transforme en un athlète du lundi-mardi-mercredi..., au point de négliger sa vie professionnelle, familiale, les loisirs, et tout cela, sans s’en rendre compte. Un déni complet ! Un tel acharnement porte un nom : la «bigorexie», maladie reconnue par l’OMS. Le besoin d’endorphines l’amène à multiplier les séances, parfois plusieurs fois par jour, comme un junkie en état de manque, ou à se fixer des objectifs trop élevés. Des dérives fréquentes constatées par Jérôme Mermillod, coach sportif à Annecy. “La démocratisation du sport est une bonne chose. Il est préférable de faire un tour de vélo, plutôt que de rester sur son canapé. Mais d’un autre côté, beaucoup s’entraînent trop, et cherchent à fuir quelque chose. Et quand ils sont blessés, les problèmes finissent par resurgir. Je passe beaucoup de temps à freiner les gens, en termes d’allure et de volume horaire. Tout le monde court trop vite”. Symptôme révélateur, le pékin débutant la course à pied se prend immédiatement pour l’Athénien Phidippidès, et envisage le marathon dans les 6 mois qui suivent l’achat de ses baskets, alors qu’autrefois, c’était l’objectif d’une vie. Une banalisation de la longue distance potentiellement dangereuse pour les novices. Cette surenchère est largement encouragée par les réseaux sociaux et les applications addictives, comme la star californienne Strava. Avec son système de segments et de classements, elle permet à chacun de comparer sa perf’ à celle des autres, et favorise le «toujours plus vite, toujours plus loin».

JE M’LA PÈTE À LA COMPÈTE !

En effet, à peine leur séance accomplie, les Narcisse du bitume ou les égocentriques du dérailleur s’empressent de consulter leur appli et de partager les résultats sur Instagram ou Facebook. Le Graal étant l’obtention d’un KOM sur un segment (King of Mountain, il y a aussi les Queen of Mountain), qui offre une petite notoriété à son détenteur, et dont la plus grande angoisse devient alors la perte de ce KOM chèrement acquis. Certains deviennent tellement obsédés de l’appli qu’ils l’activent même quand ils sortent leur chien ou les poubelles, tandis que d’autres font discrètement appel à DigitalEPO, un dopage numérique, pour améliorer leurs données GPS. On est loin du bon vieux footing en solitaire à la papa! Faut être connecté, faire partie d’une communauté, se mesurer aux autres. En soi, «c’est une source de motivation», concède Robin Schmitt, fondateur du site «les Genoux dans le Gif» . Suivi par 30 000 followers, et dédié au trail, il pointe avec dérision et humour la propension à la mise en scène de certains et une tendance à vouloir épater la galerie, particulièrement répandue dans cette activité à la mode.
“C’est un bon sport pour flatter l’ego”, explique Robin Schmitt, “on peut facilement faire croire qu’on est un champion”. Un peu d’humilité ne ferait pas de mal à ces «Jornet» de 12ème division. Le sport amateur ne devrait-il pas rester avant tout un plaisir ?
Quand on croise certains coureurs, au vu de leur rictus de souffrance, on a quand même plus l’impression qu’ils rejouent « Voyage au bout de l’enfer » que « Nous irons tous au paradis ». Dans les deux cas, on aurait envie de leur dire d’arrêter leur cinéma.