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lac d'annecy : la véritable info
sur son niveau historiquement bas

par Emmanuel Allait - 26 déc. 2018

f-lake news

C’était le buzz estival. Un tsunami médiatique impossible à rater, alimenté par la presse écrite, la télévision et les réseaux sociaux. Le lac d’Annecy, au régime sec, a connu cet été une baisse de niveau historique. Comme la mer d’Aral autrefois, l’eau du lac a pris ses cliques et ses flaques. Les explications rationnelles avancées par les pouvoirs publics ont pourtant eu de grandes difficultés à endiguer le flot des rumeurs.

60cm en moins. Du jamais vu depuis 1947. Même en 2003, la baisse n’avait pas été aussi spectaculaire. De nouvelles plages sont apparues, d’immenses étendues sableuses qui font davantage penser à la côte d’Opale qu’à un lac alpin.

MARÉE NOSTRUM

Se balader au bord du lac pour photographier l’ampleur du reflux est devenu ces derniers temps l’aqua-tic le plus partagé sur les réseaux sociaux. Clic-lac sur Insta-gramme, les badauds médusés en font des tonnes dans leur concert de Léman-tations. Le décor, insolite en pleine saison, a en effet de quoi impressionner. Pédalos échoués sur la terre desséchée, pontons inutiles, bateaux de croisière en rade. Même l’emblématique Libellule, le «Pacific Princess» local, a dû raccourcir son traditionnel lake trip. La croisière ne s’amuse plus ! On voit les VTT, les trottinettes, les chiens, et même une vache, déambuler sur ces nouveaux espaces de jeux, risquant de faire du joyau des Alpes un nouveau lac Titi-caca.

Au loin, profondément avancés vers l’intérieur du lac, devenu en partie accessible à pied du côté du Pâquier, les promeneurs semblent marcher sur l’eau. Nous ne sommes pourtant pas sur le lac de Tibériade il y a deux millénaires, Jésus n’a pas changé l’eau lacustre en vin, même si, concomitance troublante, les cavistes se multiplient à Annecy. Les flots se seraient-ils envolés vers l’eau-delà ?

Le lac a beau avoir une profondeur moyenne de 41 mètres, ce qui relativise donc l’importance de la baisse estivale, cette situation inhabituelle suscite inquiétude et questionnement. D’autant plus que cet hiver, c’était l’inverse. L’eau débordait !

LES VANNES DE LA RUMEUR SONT OUVERTES

Qu’importe si la Haute-Savoie fait partie des départements en alerte sécheresse, qu’importe si les Alpes du Nord connaissent alors des records de chaleur, aux yeux de certains, qui manifestement ont dû fumer trop de canna-beach, le manque de précipitations ou le réchauffement climatique ne sont pas la cause du problème. Pour eux, la seule explication possible, cachée par les pouvoirs publics, serait la mauvaise régulation du lac. La ville d’Annecy, gestionnaire du lac depuis 1876, et n’ayant pas anticipé la sécheresse, l’aurait vidé trop vite, dilapidant ainsi de précieuses réserves. L’habituel yoyo hydraulique aurait donc mal tourné. “Personne n’aurait intérêt à créer cette situation, c’est délirant !” dément alors, contre vents et marées, Thierry Billet, vice-président du Syndicat mixte du lac d’Annecy (SILA). Un coup d’épée dans l’eau car l’intox continue à se propager, via «Truitter», Facebook ou Instagram, les photos des internautes apportant de l’eau au moulin de la rumeur. Un post Facebook allant dans ce sens a même été partagé près de 20000 fois !

Il faut dire que cette infox repose tout de même sur une réalité. A l’instar de tous les grands lacs alpins, celui d’Annecy possède des vannes à sa sortie pour réguler son niveau et le maintenir à une hauteur stable, la fameuse «cote 0,80m», tout en assurant un débit suffisant au Thiou, la petite rivière en aval, déversoir naturel du lac vers le Fier. Imaginé en 1874 par le futur président de la République Sadi Carnot, le système n’a pourtant rien de sadi-que. Il s’agit simplement de faire monter ou baisser le lac en fonction des circonstances, par exemple éviter les inondations au printemps, et qu’il se vide trop en été. Relevées depuis fin juin, les vannes ne peuvent donc être tenues pour responsables du faible niveau actuel, comme l’a confirmé en octobre la préfecture de Haute-Savoie, jusque-là muette comme une carpe.

MIS L’EFFET AU LAC

Même les décodeurs du journal Le Monde s’en sont mêlés ! Les vraies raisons de cette baisse historique sont à chercher du côté des conditions météo exceptionnelles dans un contexte de réchauffement climatique global. Point de vidange, mais un cocktail explosif de chaleur et d’ensoleillement prolongés, entraînant une intense évaporation. Des effets d’autant plus spectaculaires que le lac d’Annecy est alimenté par des petits cours d’eau eux-mêmes particulièrement sensibles à la sécheresse. Si la situation se poursuit, le char à voile pourrait bien devenir le futur sport à la mode à Annecy !

Pas de quoi rassurer les acteurs économiques des rives du lac, comme les croisiéristes et les loueurs de bateaux, dont une partie du chiffre d’affaires s’est elle aussi évaporée. En revanche, cette fluctuation du niveau, le fameux «marnage», aurait des impacts positifs sur les roselières des espaces ripariens. Elles pourraient même être régénérées par leur séjour à l’air libre, souligne Damien Zanella, directeur environnement au Sila. Les oiseaux, les canards, les cygnes, ne seraient pas non plus affectés. Finalement ce bousin estival n’aurait-il pas été qu’une tempête dans un verre d’eau ?

En fait, il aura eu deux mérites. Il aura d’abord permis de ne plus faire l’eau-truche face à l’impact du réchauffement sur la région, et de mettre en lumière la fragilité de l’approvisionnement en eau; d’autre part, il pose la question de la pertinence d’une cote fixe pour le lac. “Ne faudrait-il pas au contraire la faire fluctuer en fonction des besoins et des circonstances ?” interroge Thierry Billet. Une telle décision ne pouvant être prise que par l’Etat, l’eau a le temps de passer sous les ponts. Un siècle après la Première Guerre Mondiale, La bataille du Marn’age est loin d’être gagnée ! Joffre, reviens !

© Lionel Tardy