toi+moi+eux

le véritable esprit du yoga
est-il encore là ?

par Emmanuel Allait - 23 nov. 2018

ommm... my god

«Si à 50 ans, on n’a pas suivi un cours de yoga, c’est qu’on a définitivement raté sa vie !», et c’est pas Jacques qui va me contredire. Impossible en effet d’échapper à la folie planétaire qui s’est emparée de cet art indien. 300 millions de pratiquants dans le monde saluent le soleil et alimentent un juteux business, tiré par de grosses ficelles marketing et commerciales. Une dérive consumériste qui semble pourtant bien loin de l’esprit du yoga. Postures ou impostures ?

La France compte 3 millions de yogi. Comparé aux 36 millions d’Américains, c’est peu, mais la progression est spectaculaire ; les adeptes se multiplient plus vite que les p’tits pains dans les Evangiles.

OMMM… LAND

Les salles, les cours, les stages, les festivals, comme ceux de Val d’Isère ou de Chamonix, prolifèrent. Le yoga fait son entrée dans les entreprises, les écoles, les hôpitaux, les maisons de retraite, à la télévision. L’engouement est croissant. Même les hommes délaissent leurs préjugés pour pénétrer peu à peu un univers encore à 70% féminin. Démocratisation, rajeunissement, «glamourisation», la zénitude n’est plus réservée aux mamies section «gym volontaire» de la MJC du village, ou aux babas cool revenus de leur trip en Inde complètement illuminés. La petite «niche» confidentielle peuplée de zélotes du «chien» tête en bas est à présent une pratique hype, investie par les people, les bobos, et les urbains branchés en quête de bien-être.

Il faut les voir, entre midi et deux, courir au «studio», tapis YogaSearcher roulé sur l’épaule, jambes fuselées par leur nouveau legging Lululemon, et, c’est le plus important, prendre ensuite bien soin d’actualiser leur statut Facebook pour que le monde entier sache combien ce cours était génial. #happylife #grateful #healthytruc #etc. Consécration ultime, le 21 juin est devenu la journée mondiale du yoga sous la pression de l’Inde, qui voit dans l’essor de la discipline un moyen habile pour promouvoir son softpower et sa coolitude.

OMMM… SWEET OMMM !

Une ferveur récente, qui s’explique par plusieurs facteurs. A commencer par la simplicité de l’activité. Pieds nus, voire tout nu si vous êtes fan du «naked yoga», un tapis, et hop, c’est parti pour l’ouverture des chakras ! Moins compliqué et coûteux que l’équitation ou le golf. Aucune notion de perf’ ici. La compet’ et le yoga, «asana» rien à voir ! Mettre le pied derrière votre oreille vous «tant’ra» peut-être, mais vos atroces souffrances ne vous mèneront sur aucun podium. Le yoga, c’est de la détente, du temps pour soi, du lâcher-prise ! Pas toujours facile quand certains arrivent en retard au cours, laissent sonner leur téléphone, respirent comme s’ils avaient un orgasme, ou beuglent leurs Oms. Mais ce sont surtout ses vertus médicales et psychiques qui font le succès de la discipline. Un véritable couteau suisse thérapeutique, même si, comme l’explique la célèbre yogi Eva Ruchpaul : “le yoga ne guérit rien, ne répare rien. C’est bien mieux que ça. Il fait supporter”.

On comprend pourquoi la France, pays du stress, de la déprime et du mal de dos est un véritable eldorado pour ce business. Car le yogi ouvre certes ses chakras, mais aussi son porte-monnaie, permettant à des milliers de professeurs-gourous-entrepreneurs d’écouler vidéos, ouvrages, stages, conférences, et à pléthore de marques de développer des collections de leggings, brassières, coussins, briques, etc. On connaissait Tapie, l’homme d’affaires, on a maintenant les Oms d’affaires du tapis, à l’instar de François Payot, patron de Rip Curl et fondateur de Yoga Searcher.

 ...YOGA DU RIRE, YOGA-PADDLE, ACCRO-YOGA, FLYYOGA, SNOW-YOGA, ORGASMIC-YOGA, YOGA-CHÈVRE (OU CHAT !), ET MÊME YOGABIÈRE ! IL Y EN A POUR TOUS LES GOÛTS. COMME LE DIT LE PROVERBE, «BIÈRE QUI ROULE NAMASTE LE FLOUZE» ! 

OMMM… CINÉMA

Le yoga devient finalement, comme le chante «MC salutation au Solaar», une «victime de la mode, tel est son nom de code». Mais en cédant au consumérisme, n’est-il pas en train de perdre son âme ?

L’appât du gain a par exemple débouché sur l’essor de pratiques plus ou moins farfelues, dans l’espoir de générer davantage de cours et d’attirer encore plus de clients. Yoga du rire, yoga-paddle, accro-yoga, fly-yoga, snow-yoga, orgasmic-yoga, yoga-chèvre (ou chat !), et même yoga-bière ! Il y en a pour tous les goûts. Comme le dit le proverbe, «bière qui roule Namaste le flouze» ! Tu n’as plus de botox ? Alors lance-toi dans le «yoga-facial», qui, paraît-il, rajeunirait l’apparence de ses adeptes en s’attaquant aux rides. Tu aimes les saunas ? Le très en vogue yoga Bikram est fait pour toi, ou plutôt le «yoga qui crame», puisqu’il s’agit d’enchaîner 26 postures dans une salle surchauffée à 40 degrés. Odeur vestiaire de foot garantie !

Tout cela a de quoi faire bondir les puristes, qui se demandent où est passé l’esprit du yoga. Sans doute pas chez ces nouveaux «yogi Narcisse», professeurs ou élèves, à l’ego surdimensionné, plus préoccupés par leur nombre de followers que par la spiritualité, et qui posent dans des lieux magiques (le coucher de soleil à Bali est un must, ou à défaut, le lac d’Annecy) en exhibant leur corps - forcément mince, beau et ferme - sur Instagram. Le Yoga ne consiste-t-il pas justement à se détacher des apparences et du matériel ? “Je n’ai aucun doute sur l’avenir de ce business”, affirmait récemment François Payot. A condition toutefois que le yoga ne finisse pas tel un vulgaire produit de consommation mondialisé comme la pizza, le thé ou une paire de Nike. C’est là le principal défi de cet art millénaire, ne pas devenir lui-même ce dont il est censé se libérer.

©Rokas / Création Activmag / ©Andrey Kiselev