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manga mania

par Mélanie Marullaz - 14 juin 2019
LA FRANCE, CET AUTRE PAYS DU MANGA… AVEC 16 MILLIONS D’ALBUMS VENDUS DANS L’HEXAGONE, 2018 EST UNE ANNÉE RECORD POUR LA BD JAPONAISE. AUX CÔTÉS D’ASTÉRIX ET SPIDERMAN, DRAGON BALL A AUJOURD’HUI ACQUIS SES LETTRES DE NOBLESSE, APRÈS AVOIR ÉTÉ LONGTEMPS DÉCRIÉ. SA BOTTE SECRÈTE ? KAMEHAMEHA ? NON, LE PUBLIC, QUI, LUI, NE S’Y EST JAMAIS TROMPÉ.

"Irassahaimase !” Dans son haut de kimono noir, ce gaillard blond d’1,90m qui me souhaite la bienvenue n’a pas tout à fait l’air d’être né à Tokyo. En effet, Julien Lamblin est annécien et, début mai, il a ouvert « Manga-T ». Dans ce salon de thé, il propose des pâtisseries maison, des boissons et snacks importés du Japon, mais surtout plus de 2500 mangas à consulter sur place. Histoire de donner, à tous les otakus, fans de mangas, comme lui, un lieu pour se retrouver. Sur un écran au-dessus du comptoir, des chaînes spécialisées diffusent, en VO sous-titrée, des aventures de collégiennes en jupe bleue ou des dessins animés des années 80. Car c’est bien la télé de cette époque qui est à l’origine de l’intérêt pour le manga du public français. Avant d’ouvrir une BD, il a été, à l’image de Julien, biberonné à Dragon Ball et Dorothée.

PAS TRES CATHODIQUE

L'animatrice avait eu du nez (ha ! ha !, comprendra qui a grandi à cette époque-là) : c’est elle qui, dès la fin des années 70, dans Récré A2 d’abord et Club Dorothée ensuite, a fait découvrir l’univers japonais à ses petits téléspectacteurs. Pour le meilleur et pour le pire. Achetés au kilomètre par des producteurs non- initiés à la culture nipponne, pour qui un dessin animé s’adressait forcément à un jeune public, ces programmes ont inondé nos écrans sans discernement : le robot de Goldorak côtoyait les pépées sexy de Cobra et la violence sans filtre de Ken le Survivant. Résultat : coup de semonce, haro sur le kimono ! Jugé inapproprié, l’animé japonais va progressivement disparaître des chaînes télés. Et laisser un vide que la version papier va combler.

Akira

BANDES ORGANISEES

Quelque temps auparavant, fin des années 80, le Grenoblois Jacques Glénat, qui espérait y vendre les droits de ses BD européennes, débarque au Japon.
Là-bas, le manga est partout : dans la rue, dans le métro, dans les cafés, tous sexes et générations confondus, on lit donc de la BD. C’est d’ailleurs précisément ce que signifie le mot « manga » : littéralement « dessin au trait libre », et par extension bande dessinée. Imprimé en noir et blanc sur du papier recyclable, bon marché, il se décline en fonction de son lectorat : Shonen pour les jeunes garçons, Shojo pour les filles, Seinen pour les hommes adultes ou Josein pour les femmes... Dire que le manga est profondément ancré dans la culture japonaise est donc un euphémisme.

Blue Giant

CAS(E) PENDABLE

Mais revenons à Jacques Glénat. “Un Japonais ne dit jamais non, ils ont fait de grands « Ohh ! » devant mes BD, mais n’ont pas donné suite”, se souvient-il. “Par contre, je suis rentré avec Akira. Je l’ai fait traduire et publié en fascicules, distribués en kiosques, avec une grosse campagne marketing dans la presse et sur les colonnes Mau- rice. Les gens ont cru qu’il s’agissait d’un film, ça a été un bide total. Du coup, on y a mis de la couleur et l’avons sorti en album cartonné dans les librairies. Là, adapté au public français, il a commencé à marcher.”
2 ou 3 ans d’expérience plus tard, on lui propose Dragon Ball. “J’ai refait la même erreur : je l’ai publié en fascicules, en kiosques... sauf qu’il a connu un succès incroyable ! D’autant qu’à la même période, il a débarqué à la télévision, ce qui a considérablement aidé à la vente.” Comme Dorothée, Jacques Glénat a eu du nez.

CAS(E) D’ESPÈCE

“A une époque où la BD s’adressait soit aux enfants soit aux adultes, les Mangas Shonen, qui sont arrivés en France dans les années 90, ciblaient un âge délaissé : les teenagers”, raconte Satoko Inaba, directrice éditoriale manga chez Glénat. “Ils correspondaient donc complètement à ce qu’ils demandaient : des héros de leur âge, qui évoluent comme eux, rencontrent les mêmes difficultés.” Bingo. D’autres éditeurs traditionnels suivent alors la voie esquissée par Glénat et les héros des années 80, Nicky Larson ou Ken le Survivant, déboulent sur papier, les magazines dédiés fleurissent. En 1998, 151 albums sont publiés, 200 l’année d’après, qui voit la création de Japan Expo, le 1er festival de bande dessinée et d’animation japonais à Paris.

Dragon Ball

FRENCH TOUCH

“Dans les années 2000, continue Satoko Inaba, ces 1ers lecteurs, qui avaient grandi, ont essayé de trouver quelque chose en accord avec leur évolution. On a donc connu une poussée du manga adulte et le succès de titres qui parlaient de la montagne, du jazz ou du vin, comme « les Gouttes de Dieu ». Créés par des experts, ils ont également séduit des non-lecteurs de manga, qui ont compris qu’on n’y parlait pas que d’aventure et de baston”.
L’arrivée à l’âge adulte d’une génération élevée aux mangas a également vu l’éclosion d’auteurs français. “Il y a des titres qui cartonnent comme Dream Land de Reno Lemaire, explique Adrien Malaguti, libraire chez Momies Manga à Annecy. Mais celui qui est donné en exemple, c’est le toulousain Tony Valente, dont la série Radiant a connu un énorme succès au Japon et qui va être, honneur ultime, adapté en série animée là-bas. C’est une première pour un mangaka français.”
Il y a une dizaine d’années, comme s’il était arrivé à maturité, le manga, ex-paria, est devenu grand public. “Ce qui était un phénomène de mode uniquement lu par des ados et incompris par les parents, n’est plus un phénomène exotique, conclut Satoko Inaba. Il est plus facile dans l’esprit des gens de mélanger mangas, comics et BD traditionnelle. On a peut-être arrêté de séparer les genres par nationalités, toutes ont des histoires à raconter en images”.

AKIRA©MASHΣROOM Co., Ltd./ Kodansha Ltd. / BLUE GIANT©2013 SHINICHI ISHIZUKA/SHOGAKUKAN /© DRAGON BALL SUPER › 2015 by BIRD STUDIO, Toyotarou/SHUEISHA Inc.